—Eh bien? demanda le baron avec impatience.
—Eh bien, répondit Lambernier d’un ton insouciant, si, à cause de ce malheureux coup que j’ai donné au cocher, il me fallait paraître devant la justice, je pourrais peut-être dire, pour me venger, ce que j’ai vu dans cette armoire il n’y a pas plus d’un mois.
—Achève ton histoire, dit Bergenheim en serrant machinalement le canon de son fusil.
—Mlle Justine m’avait mené dans la chambre de madame pour attacher les rideaux; et comme j’avais besoin de clous, elle sortit pour en aller chercher. Alors, en examinant la boiserie que je n’avais pas vue depuis qu’elle avait été posée, je trouvai que le chêne avait travaillé à un endroit, parce qu’il n’était pas assez sec quand on s’en était servi. Je voulus voir si la même chose était arrivée entre les fenêtres et si le panneau pouvait jouer. Je pressai donc le ressort, et quand l’armoire fut ouverte, j’aperçus sur la tablette un petit paquet de lettres; ça me parut singulier que madame choisît cet endroit pour mettre des lettres, et l’idée me vint tout de suite qu’il fallait qu’elle eût envie de les cacher à monsieur.
Bergenheim interrompit l’ouvrier par un regard foudroyant, mais il se contint et lui fit signe de continuer.
—On disait déjà que vous vouliez me renvoyer du château; je ne sais comment cela se fit, mais je pensai que ça pourrait peut-être me servir d’avoir une de ces lettres, et je pris la première venue au milieu du paquet; je n’eus que le temps après cela de refermer le panneau, car Mlle Justine était déjà dans l’autre chambre.
—Eh bien! qu’y a-t-il de commun entre ces lettres et la justice? demanda Christian d’un ton ému malgré ses efforts pour paraître de sang-froid.
—Oh! rien du tout, répondit le menuisier avec une expression d’indifférence; mais je pensais que vous n’aimeriez pas qu’on sût que madame avait un amoureux.
Bergenheim frissonna comme si un froid mortel l’eût saisi, et sa main, en se levant sur l’ouvrier, lâcha le fusil, qui tomba sur l’herbe.