—Si vous me promettez de me laisser passer, je vous dirai ce que je sais; si vous me livrez aux gendarmes, je vous répète que vous vous repentirez plus d’une fois de ne m’avoir pas écouté aujourd’hui.
—C’est quelque conte pour gagner du temps; n’importe, parle, je t’écoute.
L’ouvrier jeta sur Christian un coup d’œil de défiance.
—Donnez-moi votre parole d’honneur de me laisser passer après.
—Si je ne le fais pas, ne restes-tu pas le maître de répéter ton histoire? répondit le baron qui, malgré sa curiosité involontaire, ne voulait pas engager sa parole à un coquin dont le but probable était de le tromper pour s’évader ensuite.
Cette observation frappa Lambernier, qui, après un instant de réflexion, parut reprendre un sang-froid et une assurance étranges dans la position où il se trouvait; il regarda d’abord de tous côtés pour voir si personne n’approchait; il se baissa ensuite et resta un moment l’oreille collée contre la terre. Aucun bruit ne se faisait entendre; les abois mêmes des chiens avaient cessé dans le lointain, comme si le lièvre eût été forcé depuis peu. Le plus morne silence régnait tout à l’entour, dans les taillis et dans les coteaux boisés qui s’étendaient sur l’autre bord; au-dessous de l’étroite plate-forme, la rivière coulait rapide et profonde; en apparence, aucun être vivant n’assistait à cette scène et n’en pouvait surprendre les confidences; car Gerfaut, dans le creux du rocher où il restait caché, se trouvait entièrement invisible pour les acteurs; lui-même ne pouvait plus les apercevoir, depuis que Bergenheim avait quitté le rebord de l’escarpement; de temps en temps seulement leurs voix parvenaient jusqu’à lui, mais sans qu’il pût distinguer le sens de leurs paroles.
Appuyé d’une main sur son fusil, Christian attendait que l’ouvrier commençât son récit et fixait sur lui des yeux clairs et perçants dans lesquels étincelait instinctivement une vague menace. Lambernier soutint ce regard sans baisser les paupières et avec un air assuré presque semblable à de l’insolence.
—Vous savez bien, monsieur le baron, dit-il, que, quand on a fait les réparations à l’appartement de madame, c’est moi qui fus chargé des sculptures de sa chambre. Quand j’enlevai l’ancienne boiserie, je vis que le mur entre les fenêtres était construit à fausse équerre, et je demandai à madame si elle voulait que le panneau y fût cloué comme l’était l’autre ou si elle aimait mieux qu’il s’ouvrît, ce qui ferait une armoire. Elle me dit de le laisser ouvert au moyen d’un ressort secret. Je fis donc le panneau avec des gonds cachés dans les moulures et un petit bouton qui se trouve au milieu de la rosace du bas; il n’y a qu’à le presser après l’avoir tourné à droite, la boiserie s’ouvre comme une porte.
A ce début, Christian devint extrêmement attentif.
—Monsieur se rappelle qu’il était alors à Nancy pour le jury, et que la chambre de madame fut faite pendant son absence. Comme il n’y avait que moi qui eusse travaillé à cette boiserie, parce que les autres ouvriers n’étaient pas capables de ciseler les moulures comme le voulait madame, il n’y a donc que moi qui sus que le panneau n’était pas cloué tout le long du mur.