Et Mlle de Corandeuil se posa dans son immense fauteuil avec la dignité d’un chancelier qui va ouvrir un lit de justice.
III
LES domestiques du château de Bergenheim formaient une famille dont les membres étaient loin de vivre en parfaite harmonie. Le baron, faisant exploiter lui-même son domaine, employait un assez grand nombre de journaliers, valets de ferme, filles de basse-cour, que la livrée traitait du haut de sa grandeur et regardait comme vilains taillables à merci. Les manants, de leur côté, regimbaient contre les laquais privilégiés et ne leur épargnaient pas les noms de mirliflores et de Parisiens, accompagnés parfois de gourmades plus expressives. Entre ces tribus ennemies, une troisième, beaucoup moins nombreuse, se trouvait dans une position critique: c’étaient les deux laquais amenés par Mlle de Corandeuil. Bien avait pris à ces messieurs que leur maîtresse partageât le goût de Frédéric pour les hommes grands et vigoureux, et les eût choisis à la carrure de leurs épaules, sans cela il leur eût été impossible de sortir sains et saufs de toutes les querelles dans lesquelles ils se voyaient journellement engagés.