—Tu te feras mal à force de boire et de parler, répondit Gerfaut de plus en plus inquiet; tais-toi, ou sors de table avec moi.

—Quand je te dis que je parlerai à mots couverts, allégoriquement, répondit l’artiste; pour qui me prends-tu? Je te jure que je vais gazer cela de manière à ce que le diable ne devinerait pas les masques.

—Le conte! le conte! crièrent plusieurs personnes qu’amusait le bavardage incohérent de l’artiste.

—Nous y voilà, dit celui-ci en se remettant d’aplomb sur sa chaise, non sans difficulté, et sans égard pour les nouvelles instances de son ami. Nous disons: le Mari, la Femme et l’Amant, conte intime français. La scène se passe dans une petite cour d’Allemagne.—Heim! fit-il en regardant Gerfaut et en clignant un œil avec malice—crois-tu que c’est gazé?

—Pas de cour d’Allemagne: vous avez annoncé un conte français, observa le procureur du roi, disposé à faire de l’opposition et de la critique contre l’orateur qui l’avait réduit au silence.

—Eh bien, c’est un conte français dont la scène se passe en Allemagne, répondit avec sang-froid le conteur.—Prétendriez-vous par hasard m’apprendre mon métier? Sachez que rien n’est élastique comme une cour d’Allemagne; on y fait entrer tout ce qu’on veut: j’y mettrais le shah de Perse et l’empereur de la Chine que vous n’auriez pas le plus petit mot à dire. Si pourtant vous préférez une cour d’Italie, ce sera absolument la même chose.

Cette proposition conciliante étant restée sans réponse, Marillac commença en levant les yeux de manière à n’en laisser voir que le blanc et comme s’il eût cherché ses paroles dans les caissons ouvragés du plafond.

—Et elle marchait lentement dans l’allée mystérieuse, au bord du torrent écumant, la princesse Borinska...

—Borinska! c’est donc une Polonaise? interrompit à son tour M. de Camier.

—Oh! que diable, vieillard, ne me coupez pas la parole, s’écria l’artiste impatienté.