—Bien. Maintenant voulez-vous un conte intime chinois, arabe, espagnol, juif, namaquois.

—Français, cria le procureur du roi.

—Je suis Français, tu es Français, il est Français... Magistrat, tu t’appelles Chauvin.—Vous aurez donc un conte français.

Marillac appuya son front sur ses mains et ses coudes sur la table afin de se recueillir et de rassembler ses idées. Après quelques instants de méditation, il releva la tête et regarda successivement Bergenheim et Gerfaut avec un singulier sourire.

—Ce sera très original, murmura-t-il à demi-voix, comme s’il eût répondu à sa propre pensée, ce sera excessivement original. C’est une idée à conserver pour ma première pièce, une scène dans le genre de celle des comédiens dans Hamlet. Pourvu que je ne sois pas tellement vrai qu’il se reconnaisse et se mette à crier comme Claudius: Lights! Lights! des flambeaux en plein midi!

—Le conte! dit un des convives plus impatient que les autres.

—Présent, répondit l’artiste en s’accoudant de nouveau sur la table. Vous savez tous, messieurs, que ce qu’il y a de plus difficile à trouver, c’est le titre. Pour ne pas vous faire attendre, j’en choisirai un déjà connu. Mon conte s’appellera donc, si vous voulez bien, le Mari, la Femme et l’Amant. J’aurais même pu emprunter à Paul de Kock le titre d’un de ses autres romans sans certaines raisons de convenances. Nous ne sommes pas tous garçons, et un proverbe sage dit qu’il ne faut jamais parler de corde...

Malgré l’embrouillement extraordinaire de ses idées, l’artiste s’arrêta sans achever la citation. Un reste de raison lui fit voir qu’il marchait sur un terrain dangereux et qu’il était sur le point de commettre une impardonnable indiscrétion. Heureusement le baron, fort étranger à la conversation, n’avait prêté aucune attention à ses paroles; mais Gerfaut, justement effrayé du bavardage de son ami, lui lança un regard où étaient renfermées les plus pressantes, et l’on eût pu dire les plus menaçantes recommandations de prudence.

Marillac, comprenant vaguement son tort, fut intimidé par ce coup d’œil comme un écolier qu’interroge un professeur sévère; il se pencha devant le notaire qui le séparait de Gerfaut et dit à celui-ci d’une voix qu’il cherchait à rendre confidentielle, mais qui, malgré sa bonne volonté, fut entendue d’un bout de la table à l’autre:

—Sois tranquille, Octave, je raconterai cela à mots couverts, de telle sorte qu’il n’y voie que du feu. C’est une scène pour un drame que j’ai dans la tête.