—Laissez-le donc parler, dit le jeune magistrat avec un sourire ironique; j’aime beaucoup le palanquin dans une cour d’Allemagne. C’est sans doute ce que ces messieurs les romantiques appellent la couleur locale.—Ah! ah!—O Racine!

Marillac, sans se laisser intimider cette fois par les regards foudroyants de Gerfaut, reprit avec l’obstination de l’ivresse et d’une voix de plus en plus bégayante:

—Puisque je te jure de gazer l’allégorie; tu me vexes à la fin. Ne sommes-nous pas nous autres des artistes, des hommes carrés par la base? comment veux-tu que des pékins de bourgeois comprennent!—Car, messeigneurs, sachez que j’ai commis une erreur en appelant l’amant de mon conte Octave.... Il est clair comme le jour qu’il s’appelle Boleslas... Boleslas Matalowski, du duché de Varsovie... blessé à Grochow... Il n’y a pas plus de rapports entre lui et mon ami Octave qu’entre mon autre ami Bergenheim et le prince Kolinski... Woginski... comment diable s’appelle-t-il, mon prince? récompense honnête à qui me dira le nom de mon prince.

—Il y a conscience d’abuser de son état et de le faire parler davantage, interrompit de nouveau Gerfaut, dont ces paroles portèrent au dernier degré l’inquiétude et l’effroi.—Je t’en conjure, tais-toi et sors avec moi, dit-il ensuite en se baissant vers le conteur entêté, et il le prit par le bras pour le faire lever. Cette tentative ne fit qu’irriter Marillac au lieu de le persuader; il saisit le bord de la table et s’y cramponna de toute sa vigueur, en criant comme un pourceau qu’on égorge:

—Non! cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mille fois non! je veux achever mon conte. Président, maintenez-moi la parole.—Point de licteurs dans le sanctuaire des lois.—Ah! ah! tu veux m’empêcher de parler parce que tu sais que je conte mieux que toi, et que j’impressionne mon auditoire. Jamais tu n’as pu attraper mon chic. Jaloux! envieux! Je te connais, serpent.

—Je t’en supplie, si tu m’aimes, écoute-moi, répondit Octave, qui, tout en penchant la tête sur l’épaule de son ami, remarquait avec anxiété l’attention extrême que le baron apportait à ce débat et l’expression sinistre de sa figure.

—Non! j’ai dit non! hurla de nouveau l’artiste d’une voix à faire crouler le plafond, et en appuyant ce mot du plus épouvantable juron de la langue française. Il se leva, repoussa brusquement Gerfaut et s’appuya sur la table en riant aux éclats.

—Poètes, dit-il, rassurez-vous et réjouissez-vous; vous aurez votre conte malgré les serpents de l’envie. Mais versez-moi à boire, car mon gosier ressemble à une botte d’allumettes. Pas de vin, reprit-il, à la vue du notaire armé d’une bouteille et prêt à remplir son verre. Ce diable de vin m’altère au lieu de me rafraîchir; d’ailleurs, je suis sobre comme saint Jean-Baptiste.

Gerfaut, avec la persévérance désespérée d’un homme qui se voit au moment d’être noyé, le saisit de nouveau par le bras en le serrant comme s’il eût voulu incruster ses doigts dans la chair, et en cherchant à le fasciner de ce regard fixe et dominateur par lequel le médecin d’une maison de fous maîtrise la fureur de ses malades. Mais il n’obtint pour réponse, à cette muette et menaçante supplication, qu’un sourire inintelligent et ces mots lourdement bégayés:

—Donne-moi donc à boire, Boleslas... Marinski... Graboski... Je crois que Satan a allumé ses réchauds dans ma poitrine.