Les personnes assises près des deux amis purent entendre un sifflement de fureur qui sortit des lèvres serrées d’Octave. Tout à coup il allongea le bras sur la table, saisit parmi plusieurs autres un petit carafon en cristal et remplit jusqu’au bord le verre que lui tendait Marillac.

—Merci, dit celui-ci en cherchant à se mettre d’aplomb sur ses jambes; tu es aimable comme un petit ange. Aussi sois tranquille, tes amours ne risquent rien. Je vais te gazer tout ça d’un voile carabiné.—A votre santé, truands!

Il vida le verre aux deux tiers et le remit sur la table; il sourit ensuite et salua de la main ses auditeurs avec une courtoisie royale; mais sa bouche resta entr’ouverte comme si les lèvres eussent été pétrifiées, ses yeux s’agrandirent d’une manière démesurée et leur regard prit tout à coup une expression hagarde; sa main, qu’il avait étendue, glissa à son côté; lui-même, un moment après, chancela et tomba sur sa chaise, frappé en apparence d’une attaque foudroyante d’apoplexie.

Gerfaut, dont les yeux ne l’avaient pas quitté depuis qu’il avait bu, et qui avait suivi ces différents symptômes avec une anxiété inexprimable, le soutint dans ses bras; mais, malgré l’effroi ou l’intérêt qu’annonçait ce prompt secours, un soupir de soulagement sortit de sa poitrine lorsqu’il remarqua la muette immobilité de Marillac et l’impossibilité où il semblait être de reprendre la parole.

—C’est singulier, observa le notaire en l’aidant à éloigner de la table son voisin hors de combat, ce verre d’eau lui a fait plus d’effet que quatre ou cinq bouteilles de vin.

—Georges, dit Gerfaut à l’un des domestiques d’une voix agitée, faites bassiner son lit et venez m’aider à le porter; monsieur de Bergenheim, il y a sans doute une pharmacie chez vous, si l’on a besoin de quelque remède.

La plupart des convives s’étaient levés à cet incident inattendu, et une partie s’empressait autour de Marillac étendu sans mouvement sur sa chaise. Malgré l’eau dont on lui baignait les tempes, un flacon de sel qu’on lui faisait respirer, et quoiqu’on l’eût débarrassé de sa cravate et de tout ce qui pouvait gêner le jeu des poumons, il n’avait pas repris connaissance. Sa pâleur extrême, qui contrastait avec la coloration habituelle de son teint, donnait à ses traits une expression de souffrance et le rendait presque méconnaissable.

Au lieu de joindre ses secours à ceux des autres, Bergenheim profita de la confusion générale pour se pencher sur la table. Il plongea un doigt dans le verre de l’artiste où était restée une partie de l’eau, et le porta ensuite à ses lèvres. Ce geste ne fut aperçu que par le notaire, personnage curieux et observateur de sa nature. Le trouvant assez étrange, celui-ci saisit le verre à son tour et avala quelques gouttes du liquide qu’il contenait.

—Sapristi! dit-il à voix basse à Bergenheim, je ne m’étonne plus que la rasade l’ait asphyxié sur place. Savez-vous, monsieur le baron, que si ce M. de Gerfaut avait bu autre chose que de l’eau pendant le souper, je croirais qu’il est le plus ivre des deux; ou bien que, s’ils étaient moins amis, je supposerais qu’il a voulu l’empoisonner pour lui couper le sifflet? Avez-vous remarqué qu’il ne semblait pas content d’entendre cette histoire?