En entrant chez lui, Bergenheim ouvrit une seconde fois le papier qu’on venait de lui remettre et le compara au billet qu’il tenait de Lambernier. Les soupçons qu’un examen séparé lui avait fait concevoir se trouvèrent confirmés par cette confrontation; aucun doute n’était possible: la lettre et la pièce de vers avaient été écrites par la même main.

Après quelques instants de réflexion, Christian descendit chez sa femme.

La molle sérénité de l’appartement de Mme de Bergenheim offrait, avec les scènes bruyantes dont la salle à manger avait été le théâtre, le contraste que l’on éprouve lorsque, de l’étouffement d’une foule grossière, entassée dans une étroite enceinte, on s’échappe pour respirer sous les lilas en fleur la fraîcheur d’une belle soirée de printemps. Au lieu des chaudes vapeurs de l’orgie, on se plaisait dès l’entrée dans je ne sais quelle atmosphère d’une douceur indéfinissable; parfum sans nom et si particulier aux chambres de quelques jeunes femmes, qu’on peut croire, sans être accusé de céladonisme, que leur présence n’y est pas étrangère. Au milieu de ces suaves senteurs avec lesquelles s’harmonisait la faible clarté d’une lampe d’albâtre, les teintes douces à l’œil des tentures et un silence qui avait une expression de recueillement, Clémence était assise avec nonchalance dans une causeuse à l’angle de la cheminée. Sur une table près d’elle, un ouvrage de broderie et quelques livres annonçaient des intentions de travail ou de lecture délaissées pour une de ces méditations séductrices, auxquelles les esprits ardents ne savent pas résister. Les femmes surtout, que leur condition fait esclaves, et leur nature avides de liberté, sont d’insatiables rêveuses. Car la rêverie, c’est la prison qui s’ouvre, et l’âme qui s’envole: et plus la prison est étroite, plus l’âme dans sa délivrance imaginaire prend un essor désordonné. Telle, que le monde juge froide, effrayerait par l’audace de ses secrètes pensées l’imagination la plus virile; telle autre, qui en réalité n’a jamais failli, se donne sans réserve, à certaines heures solitaires, à celui qui ne sait rien obtenir quand il est là.

Mme de Bergenheim subissait alors cet entraînement irrésistible de l’imagination qui brise sa chaîne. Jamais elle n’était allée si loin dans l’abandon de ses sentiments, dans la hardiesse de ses réflexions. Cette journée avait fait franchir à sa passion une distance qui l’eût effrayée, si elle avait pu recouvrer un seul instant assez de calme pour l’apprécier. Mais demander le calme au cœur qui aime, c’est demander la lune sereine au ciel d’orage. Quoique son amant ne fût plus là, elle était encore sous le charme de cette passion brûlante autant que spirituelle qui répondait à la fois aux besoins de son âme, aux délicatesses de son goût, à l’activité de son intelligence. En ce moment, elle se trouvait heureuse de vivre; il n’était pas de pensée triste qui ne s’effaçât devant ce mot magique: il m’aime! Par une réussite bien rare, tous les détails de son raccommodement avec Octave lui plaisaient; elle n’eût voulu rien en retrancher, rien y ajouter; elle était arrivée au point qu’elle désirait, et s’y était arrêtée sur un trône. Elle l’avait revu soumis comme aux premiers jours; il avait reconnu sa souveraineté, en ne réservant pour lui que le droit d’amour et de prière. Sans doute en se rappelant les concessions dont elle avait payé ce triomphe, elle ne pouvait empêcher une légère rougeur de colorer fugitivement sa joue; son orgueil féminin était forcé de reconnaître qu’elle avait beaucoup permis, ou plutôt beaucoup accordé; mais le souvenir de la délicatesse de son amant calmait sa conscience et lui rendait moins pénibles les reproches de sa pudeur; elle se pardonnait de lui avoir laissé deviner la force de sa tendresse; la générosité dont il avait fait preuve n’était-elle pas un gage qu’il n’abuserait jamais de cet aveu?

En amour, les femmes vont vite, surtout quand elles vont seules. Lorsqu’on essaye de leur donner une impulsion trop rapide, un instinct naturel les porte à la contradiction et à la résistance; mais que le goût leur vienne de prendre d’elles-mêmes leur élan, elles font d’un seul pas plus de chemin que les efforts de leurs amants n’en eussent obtenu pendant un mois. Du moment que Mme de Bergenheim eut décidé qu’Octave était un modèle de désintéressement, elle mit à suivre son propre penchant, un abandon aussi grand que l’avait été jusqu’alors sa retenue. Avec la logique des passions, habiles à se faire une persuasion de leur désir, elle exagéra jusqu’à l’héroïsme la belle conduite d’Octave, afin d’en conclure pour elle-même un droit de tendresse plus confiante et plus expansive. Puisqu’il avait tant d’empire sur lui-même, ne pouvait-elle être moins rigide de son côté? Pourvu que sa vertu restât sans tache, qu’importait qu’elle en dût le salut à sa propre force ou au respect de son amant?

Selon l’usage de la plupart des femmes, qui, lorsqu’elles ne brisent pas leur chaîne, cherchent du moins à l’allonger le plus possible, afin de jouer avec leur esclavage, Clémence finit par voir le crime dans un seul fait. Jusque-là, l’innocence lui sembla possible et la vertu praticable; insensiblement, elle regarda comme péchés minimes et pardonnables ces délits trop délicieux à commettre, que nos aïeux, dans leur style expressif, nommaient les menus suffrages de l’amour. Avec la réserve d’une imagination chaste et l’assurance d’un cœur qui se croit infaillible, elle éleva une barrière devant le terme où tendent toutes les passions, comme on pose un garde-fou au bord d’un précipice; elle couvrit la barrière d’un voile pour s’ôter jusqu’à la vue du danger, et, jetant les yeux sur le terrain dont elle se permettait la jouissance, elle se dit: Ceci est à moi. Dans la naïveté de son erreur, elle crut conciliables deux choses que nos mœurs ont presque toujours séparées: la passion et le devoir; et pour les unir, elle leur ôta à tous deux leurs aspérités trop incompatibles; elle fit la passion sobre et le devoir tolérant. La hardiesse de ses réflexions croissant à chaque instant, elle dépouilla peu à peu son mariage de tout prestige de sentiment et finit par y voir ce qu’il avait été réellement: un marché. A ce marché, elle appliqua, par une conséquence logique, la loi d’équité qui sert de base à tous les autres. Il lui sembla que, pour l’esprit ordinaire et l’âme inintelligente de son mari, le sacrifice exclusif de toutes les richesses de sa propre nature était un retour que nulle puissance humaine ne pouvait prescrire. Réduisant au sens le plus faible le mot de fidélité qu’on lui avait lu au nom de la loi, l’anneau qui en était le symbole lui parut bien étroit pour enchaîner à jamais son cœur, son esprit, toutes ces facultés impérieuses qui ne pouvaient exister que par l’amour; puisque cet amour nécessaire à la vie de son âme ne s’était pas rencontré parmi les autres présents de ses noces, elle crut pouvoir l’agréer là où il s’offrait à elle. Au lieu de persister dans les résistances d’une lutte impossible, elle accepta donc sa passion comme inséparable désormais de son existence; elle fit d’elle-même deux parts, l’une esclave du devoir, victime de ses serments, humiliante et passive aliénation de sa personne; mais l’autre libre, l’autre son bien, son être réel, sa vie véritable; et celle-ci, qui pourrait lui contester le droit de l’accorder au cœur qui savait la payer son prix?

Le bruit que fit en s’ouvrant la porte de la chambre à coucher interrompit cette méditation dangereuse, dont chaque ondulation effleurait d’un flot plus hardi les attrayants rivages de la terre défendue. Mme de Bergenheim tourna la tête avec humeur; mais lorsqu’au lieu de sa femme de chambre qu’elle s’apprêtait à réprimander, elle eut reconnu son mari, l’impatience peinte sur ses traits fit soudainement place à une expression de crainte. Par un mouvement qu’elle ne put réprimer, elle se leva comme si elle eût aperçu un étranger, et resta debout contre la cheminée, dans une attitude dont l’observateur le moins clairvoyant eût remarqué le trouble et la contrainte.

Rien dans les manières de Christian ne justifiait l’appréhension que sa vue semblait causer à sa femme. Il s’avança d’un air tranquille, avec ce sourire qu’il avait infligé à ses lèvres et qu’il n’y fixait qu’au prix d’une crispation intérieure; sorte de fleur hypocrite, à corolle épanouie, à racine hideuse. L’expression riante et presque caressante de cette physionomie, au lieu de rassurer Clémence, changea seulement la nature de sa crainte. Éveillée brusquement au milieu d’un rêve coupable, son premier regard lui avait montré un époux outragé et prêt à punir: un second, plus calme, lui en révéla un autre non moins effrayant, un époux amoureux et disposé à réclamer le privilège de ses droits. En ce moment, toute palpitante encore des embrassements d’Octave, elle eût préféré trouver un poignard aux mains de Christian, qu’un baiser à ses lèvres; en ce moment c’était la fidélité à l’amant qui lui semblait devoir, et l’abandon au mari adultère. Elle fut épouvantée de l’horreur que lui inspira subitement ce dernier, mais le besoin d’échapper au supplice dont elle se crut menacée fit taire tout autre sentiment. Avec la présence d’esprit dont toutes les femmes sont douées en pareil cas, elle se laissa retomber sur la causeuse et prit la parole d’un ton de langueur souffrante mêlée à une expression de reproche.