Ces paroles rendirent au baron la prudence dont il avait besoin. Il se rapprocha d’elle et répondit avec une sorte d’insouciance:
—J’éprouve une contrariété pour une cause assez frivole; il s’agit de ta tante.
—Je sais. Elle est furieuse contre vous depuis le double malheur arrivé à Constance et à son cocher. Quant à Constance, avouez que vous êtes coupable.
—Elle ne se contente pas d’être furieuse; elle me menace d’une rupture complète. Tiens, lis.
Il lui remit en disant ces mots une lettre pliée haut et large et cachetée aux armes de Corandeuil. L’écusson accompagné de supports, cimier, lambrequins et entouré de l’ancienne et romanesque devise: Corandeuil, cœur en deuil! ressemblait plutôt, pour la dimension, au sceau d’un diplôme qu’au cachet d’une lettre ordinaire; il donnait d’abord une idée grave du contenu, et cette impression se trouvait confirmée au premier coup d’œil par une écriture droite, maigre, rigide, ainsi que par une belle orthographe de douairière qui proscrivait sans pitié les a voltairiens et employait volontiers les z au lieu des s.
Mme de Bergenheim lut le billet à haute voix:
«Après les événements inouïs et inqualifiables de ce jour, le parti que je crois devoir prendre n’aura sans doute rien qui vous surprenne, monsieur; vous comprendrez que je ne puisse ni ne veuille rester plus longtemps dans une maison où la vie de mes domestiques et des autres créatures que l’on sait m’être chères est exposée aux guets-apens les plus déplorables. Depuis longtemps, quoique je voulusse bien fermer les yeux, je m’étais aperçue des machinations tramées journellement contre tout ce qui porte la livrée de Corandeuil. Je supposais que je n’avais pas besoin d’y mettre fin, que vous vous chargeriez de ce soin; mais il ne paraît pas que les égards et le respect pour les femmes fassent aujourd’hui partie des devoirs d’un gentilhomme. Je dois donc suppléer à une absence complète de procédés et veiller moi-même à la sûreté des personnes et autres créatures qui me sont attachées. Je pars demain pour Paris. L’état de Constance lui permettra, j’espère, de supporter les fatigues du voyage; mais la blessure de Baptiste est trop grave pour que je veuille l’y exposer. Je me décide donc, quoique à regret, à le laisser ici jusqu’à ce qu’il puisse se mettre en route, le recommandant à l’humanité de ma nièce.
«Recevez, monsieur, avec mes adieux, tous mes remerciements pour votre courtoise hospitalité.
«Yolande de Corandeuil.»
—Ta tante abuse un peu de la permission d’être folle, dit le baron, lorsque sa femme eut achevé cette lecture; elle lève le camp en me recommandant ses blessés comme après une bataille.