—J’ai gagné notre procès, dit la baronne d’un ton joyeux; ma tante a compris les raisons que je lui ai données, et elle différera son départ jusqu’à votre retour.
Christian ne répondit pas.
—C’est-à-dire qu’elle ne partira pas du tout, car pendant trois jours sa grande colère aura le temps de se calmer; au fond, elle est très bonne.—Mais depuis quand savez-vous l’anglais? continua-t-elle, en remarquant l’attention avec laquelle son mari tenait les yeux fixés sur le volume de lord Byron qui lui servait de contenance.
Bergenheim jeta le livre sur la table, leva la tête et essaya de regarder sa femme d’un air calme. Malgré ses efforts, son visage avait une expression dont celle-ci eût été probablement épouvantée; mais elle n’y fit pas attention, ses yeux s’étaient arrêtés sur la coupe que son mari tenait encore et qu’il tordait dans sa main comme s’il eût pétri de l’argile.
—Mon Dieu! Christian, qu’avez-vous donc, et que vous a fait cette pauvre coupe? demanda-t-elle avec une surprise où il entrait un peu de cet effroi toujours si prompt à s’éveiller dans un cœur qui ne se sent pas sans reproche.
Il se leva et remit le bronze déformé sur la cheminée.
—Je ne sais ce que j’ai ce soir, dit-il avec effort, je me sens les nerfs irrités. Je vais vous laisser, car j’ai besoin de repos moi-même. Je partirai demain bien avant votre lever et je serai de retour mercredi.
—Pas plus tard au moins, mon ami, dit-elle avec une douceur de langage et d’accent dont en pareilles circonstances bien peu de femmes ont la loyauté de s’abstenir.
Il sortit sans répondre, car il craignait de n’être pas maître de lui: à cette espèce de caresse hypocrite l’envie lui était venue d’en finir et de la tuer sur-le-champ.