XXII

VINGT-QUATRE heures s’étaient écoulées. Dès le matin le baron était parti, ainsi que tous ses hôtes, à l’exception de Gerfaut et de l’artiste. La journée s’était traînée lentement, maussade et languissante. Une froideur générale portait à l’isolement le petit nombre de personnes restées au château. Aline boudait sa belle-sœur depuis leur conversation du boudoir; Mlle de Corandeuil, tout entière aux soins que réclamait l’état de son carlin, n’avait fait qu’une très courte apparition à table; Marillac, qui depuis son lever buvait du thé comme un mandarin, n’avait pas osé y présenter sa figure blafarde des excès de la veille. Il se faisait malade un peu plus qu’il ne l’était réellement, pour retarder autant que possible le moment où il serait contraint de comparaître devant la maîtresse du château, dont il redoutait fort la sévérité exigeante et aristocratique. Mme de Bergenheim enfin ne quittait pas sa tante et évitait ainsi de se trouver seule avec Octave, à qui ces différentes circonstances eussent procuré un tête-à-tête presque continuel, pour peu qu’elle y eût consenti. L’absence de Christian, au lieu d’être pour les amants un signal de délivrance, semblait avoir créé entre eux une mésintelligence nouvelle, car Clémence eût trouvé une sorte d’impudeur à mal user de la liberté plus grande que lui laissait le départ de son mari. Elle fut donc pendant toute la journée d’autant plus réservée qu’elle voyait plus de facilités à faillir; mais le soir, quand elle se retrouva seule dans son appartement, cette rigueur factice tomba soudain. Autant elle s’était montrée inflexible et inabordable pour celui dont elle redoutait la présence, autant le souvenir de son amant la trouva douce et passionnée dès qu’elle se crut à l’abri de ses séductions. Mettant de nouveau en pratique la capitulation de conscience qui permettait la ligne oblique à ses pensées, pourvu que ses actions fussent fidèles au droit chemin, elle se récompensa de l’honnête rigidité de sa conduite par ces friandes criminalités d’imagination, sylphes perfides qui rougissent des caresses de leurs ailes les fronts les plus innocents. Couchée plutôt qu’assise sur le divan de son parloir, elle passa la soirée entière à rêver d’Octave, à lui parler comme s’il eût pu répondre, à lui faire mille aveux plus tendres que ceux qu’il avait obtenus d’elle, à fêter enfin dans le plus riche sanctuaire de son cœur celui qu’elle exilait de ses yeux.

Puis cette exaltation tomba peu à peu. Depuis le matin, l’atmosphère offrait cette lourdeur électrique qui fait éprouver un malaise véritable aux organisations nerveuses. L’orage, longtemps contenu, éclatait alors avec violence; le tonnerre grondait au loin, répété par les nombreux échos des montagnes; la pluie battait sans discontinuer contre les fenêtres; à chaque instant quelque rafale de vent, passant sur le château, arrachait des gémissements plaintifs aux girouettes des toits, aux persiennes mal fermées, à tout ce qui donnait prise à sa vague aérienne. Parfois un souffle plus pénétrant s’introduisait jusque dans les corridors intérieurs et y courait comme une note lugubre dans les tuyaux d’un orgue gigantesque. L’âme la plus calme n’eût pas écouté sans émotion ces voix étranges se lamentant dans le silence de la nuit. La sensibilité maladive de Mme de Bergenheim, exagérée depuis quelque temps par une lutte morale continuelle, finit par s’en affecter jusqu’à la souffrance; insensiblement ses pensées prirent un cours mélancolique en harmonie avec la tristesse de l’orage, et les songes dorés de son imagination s’évanouirent, remplacés bientôt par un morne abattement.

Dans ces accès de découragement plus fréquents depuis quelque temps, un regard désenchanté sur sa propre position lui montrait les abîmes qu’elle ne voulait pas voir en d’autres instants, ou qu’elle croyait franchissables. Tant que, luttant de bonne foi, elle avait regardé Octave comme un adversaire, elle l’avait eu en face d’elle, et il lui avait donné assez d’occupation pour la distraire d’un retour approfondi sur elle-même; mais depuis qu’elle était allée à lui comme on passe à l’ennemi, et que, dans son âme, elle avait pris parti pour l’amant contre le mari, c’est en face de celui-ci qu’elle se trouvait; le courage lui manquait à cette seule idée, tant elle se sentait faible, coupable, vaincue avant le combat. Lorsqu’elle jouait encore avec sa passion, elle avait peu pensé à Christian; elle eût trouvé puéril de faire intervenir l’idée tutélaire de son mari dans un divertissement sans danger selon elle; puis lorsque, voulant briser son jouet, elle l’avait trouvé de fer et qu’il s’était métamorphosé dans sa main en un joug de plus en plus tyrannique, elle avait appelé à son aide les divinités conjugales, mais d’une voix trop étouffée pour être entendue. Maintenant la situation avait encore changé. Christian n’était plus l’allié insignifiant que la femme vertueuse avait condamné par fatuité de sagesse à une neutralité ignorante, ni le protecteur au bras duquel la faible femme avait voulu se retenir lorsqu’un vertige était venu rendre le sol glissant à ses pieds tentés d’une chute: il était le mari, dans l’acception hostile et redoutable de ce mot; le mari, ce despotisme jaloux et brutal, ce cauchemar de toutes les heures, ce garnisaire imposé au lit qui l’abhorre, ce reptile dont la rose doit souffrir la souillure, cet être enfin en qui s’incarnent tous les fléaux de la terreur, toutes les répugnances du dégoût, toutes les difformités du ridicule, le jour où l’amour ne reconnaît plus ses droits.