Cet homme avait pour lui la loi toujours en aide au plus fort, la religion, qui pourtant prit un jour pitié de la femme adultère, la société où l’on se rue à qui jettera cette première pierre que le maître a maudite. Elle était sa serve, attachée à sa glèbe par des liens indissolubles. Il l’avait marquée de son nom comme une chose à lui; il tenait dans sa main tous les fils de son existence; il était le dispensateur de sa fortune, le juge de ses actions, le maître du foyer domestique. Elle n’avait de dignité que par lui. Qu’il lui retirât son bras un seul jour, elle tombait des honneurs de sa position sans qu’aucune puissance humaine pût la relever de sa chute. Le monde fermait ses salons à l’épouse proscrite et joignait à la sentence du mari un autre anathème plus foudroyant peut-être; car il n’est ni ciel serein, ni brise indulgente, ni main protectrice pour les pauvres fleurs criminelles. La plus humble dans sa faute trouve toujours mille pieds ardents à la fouler, mille vers impurs, heureux d’y traîner leur venin.
Une fois tombée de la sphère de l’illusion à celle de la réalité, Mme de Bergenheim se blessait à chaque pas. Un découragement amer la prenait en songeant à l’impossibilité de bonheur à laquelle la condamnait une déplorable fatalité. Son mariage et son amour se disputaient son existence, impuissants tous deux à la conquérir tout entière, habiles seulement à se frapper à mort l’un l’autre. Le mariage faisait de l’amour un crime; l’amour, du mariage une torture. Elle se sentait traînée par sa chaîne, sans vertu pour la porter, sans audace pour la rompre; à son chemin douloureux elle ne voyait point de terme honorable et doux à la fois. Elle n’avait de choix qu’entre deux abîmes: la honte dans la tendresse, le désespoir dans la vertu. Le nuage le plus sinistre lui voilant l’avenir, elle se rejetait alors dans un étourdissement fiévreux, semblable au tourbillon où Dante rencontra l’âme affligée de Francesca. Comme cet autre ange, sa sœur d’amour et de souffrance, elle errait au gré de la tourmente, sans trouver ni trêve à sa peine ni repos pour sa lassitude. Si ce vol au milieu de l’orage possède un charme funeste, il est cependant des instants où la passion la plus impétueuse éprouve un besoin de calme et de sécurité. Toute âme aspire au bonheur; or le bonheur, ce n’est pas le délire du moment, quel qu’en soit l’excès; c’est l’assurance d’un lendemain, la vue du but où l’on marche, les jouissances anticipées de l’avenir mêlées à celles du présent; et ce sanctuaire où la tendresse peut dormir, et cette foi dans la destinée, et ce royaume des jours qui doivent naître, l’amour légitime seul les possède. Conquérir sa vie de chaque heure à un prix dont s’effrayerait parfois celui qui a faim s’il devait en payer son repas; cueillir la moindre fleur en pensant: Sera-ce la dernière? faire en toute sensation prodigalité de son âme, par prévision de malheur, et pour ne pas rester trop puissant à souffrir; voilà l’amour coupable! Le soleil le plus radieux dore vainement sa journée; le lendemain n’est pas à lui: le lendemain souvent, c’est l’abandon, la honte, le désespoir.
Au milieu de ces méditations ardentes et tristes, les heures s’étaient rapidement écoulées, la pendule marquait près de minuit. Mme de Bergenheim pensa qu’il était temps de chercher le sommeil qui s’obstinait à la fuir. Au lieu de sonner pour appeler sa femme de chambre, dont le service importunait ce besoin de solitude que l’amour inspire, elle alla elle-même à la bibliothèque chercher quelque livre dont elle jugeait que le secours ne lui serait pas inutile pour s’endormir. Au moment où elle ouvrait la porte du cabinet attenant au parloir, la clarté de la bougie qu’elle tenait à la main lui fit apercevoir sur le parquet un objet brillant comme une pierre précieuse, et qu’elle prit d’abord pour une de ses bagues; mais, en se baissant, elle vit son erreur: c’était une épingle en rubis, montée sur une petite plaque d’or émaillé. Au premier coup d’œil elle la reconnut pour appartenir à M. de Gerfaut. Elle l’avait souvent remarquée à sa cravate avec cette attention que les femmes accordent toujours à la mise de leurs amants.
Robinson découvrant l’empreinte d’un pied de sauvage sur le sable de son île n’éprouva pas un saisissement plus vif que Clémence à cette trouvaille inattendue. Elle ramassa l’épingle et rentra dans le parloir avec une précipitation semblable à une fuite. Dans un instant son imagination épuisa mille conjectures contradictoires pour s’expliquer la présence d’un objet pareil dans ce lieu. Octave y était donc entré, pour y avoir laissé ce signe de sa présence; il pouvait donc à son insu pénétrer chez elle, au cœur de son appartement; ce qu’il avait fait une fois, il pouvait sans doute le faire encore! Elle se trouvait ainsi à sa discrétion, en quelque sorte, s’il avait l’audace de revenir; et la nuit profonde, l’absence de Christian, le sommeil des habitants du château n’encourageraient-ils pas cette audace, cette nuit même, peut-être? La frayeur que cette idée lui causa dissipa comme un bain de glace l’ivresse de ses pensées; car, ainsi que la plupart des femmes, elle avait un peu plus de courage en rêve qu’en action, et si son esprit se livrait quelquefois au charme de colorer sa passion d’incidents romanesques et périlleux, la crise venue la trouvait énervée et tremblante. Un moment auparavant, elle évoquait l’image d’Octave et l’asseyait amoureusement à côté d’elle sur le divan. La réalisation de ce désir l’effraya dès qu’elle la crut possible, et elle ne songea plus qu’à s’y soustraire. Elle était sûre que son amant n’avait pu s’introduire dans le cabinet par le parloir, car elle ne lui en avait jamais permis l’entrée, et de ce côté il n’avait pas pénétré plus avant que le petit salon. L’idée de la porte du corridor la frappa d’un trait de lumière; elle se rappela que cette porte ne se trouvait pas habituellement fermée, celle de la bibliothèque l’étant toujours; elle savait qu’Octave avait une clef de celle-ci, et elle comprit facilement qu’il n’avait pu arriver chez elle que par là. Rassemblant tout son courage par l’effet même de sa peur, elle rentra dans le cabinet, descendit l’escalier d’un pas mal assuré et ferma le verrou de la porte par un mouvement nerveux annonçant une sorte de résolution désespérée. Cet acte de défense accompli, elle remonta au parloir et se laissa tomber sur le divan, comme si une pareille expédition eût épuisé ses forces.
Peu à peu cette émotion exagérée se calma; Clémence respira plus facilement et finit par éprouver un sentiment analogue à celui que traduit le proverbe italien: Passato il periglio, gabbato il santo! Sa frayeur lui parut enfantillage dès qu’elle se crut à l’abri du danger; elle se promit de sermonner Octave le lendemain, de manière à lui ôter l’envie de recommencer une tentative pareille; puis elle renonça au petit plaisir de cette gronderie, en songeant que, pour en jouir, il faudrait avouer la découverte de l’épingle et par conséquent la rendre; or elle était aussi décidée à la garder que jamais voleur a pu l’être à s’emparer du bien d’autrui. Depuis longtemps, elle avait conçu pour cette épingle une passion d’enfant; elle la trouvait jolie parmi tous les bijoux du monde. D’ailleurs, c’était celle qu’Octave portait habituellement; cela seul ne lui donnait-il pas un prix infini? Quel que fût son désir, elle n’eût jamais osé la lui demander; mais le hasard l’ayant fait tomber dans ses mains, la tentation de se l’approprier devint irrésistible. Elle éprouva un accès de joie folle et sans remords à l’idée de cette mauvaise action. Passant autour de son cou blanc et délié une cravate de satin noir, elle y attacha le rubis précieux, après l’avoir au préalable baisé plus dévotement qu’une relique, et courut devant la psyché de sa chambre à coucher pour juger de l’effet de son larcin.
—Qu’elle est charmante et que je l’aime! dit-elle; mais comment ferai-je pour la porter sans qu’il la voie?
Avant qu’elle eût résolu cette difficulté, un bruit léger se fit entendre et la pétrifia devant la glace où elle se contemplait.
—C’est lui! pensa-t-elle; après être restée un moment dans une sorte d’anéantissement, elle se traîna jusqu’au-dessus de l’escalier du cabinet et écouta en s’appuyant contre la rampe, car elle sentit ses genoux fléchir. Elle n’entendit d’abord que le battement précipité de son cœur; puis le même bruit se fit entendre de nouveau plus distinctement. On tournait le bouton de la porte du bas, en cherchant à l’ouvrir; l’obstacle imprévu du verrou irritait sans doute au dernier degré la personne qui voulait entrer, car elle insista à la fin avec une violence qui menaçait de briser le pêne dans la serrure ou d’enfoncer la porte.
La première pensée de Mme de Bergenheim fut de se sauver dans sa chambre à coucher et de s’y enfermer; la seconde lui montra le danger de l’exaspération que semblait éprouver Octave et le malheur qui en pourrait résulter si le moindre bruit était entendu du dehors. Il n’y avait pas une minute à perdre en hésitation. Par une de ces décisions subites que la nécessité inspire aux caractères les plus timides, la jeune femme descendit rapidement l’escalier et tira le verrou.