Mme de Bergenheim, impatientée de cet interrogatoire, prit la parole à son tour d’un ton vif qui contrastait avec la lenteur solennelle de sa tante.
—Rousselet, dit-elle, lorsqu’on vous a remis les journaux, avez-vous remarqué si les bandes étaient intactes ou si on les avait décachetés?
A cette interrogation précise, l’honnête commissionnaire plongea la moitié de sa figure dans sa cravate, et l’espèce de sarabande qu’il exécutait sur place prit un caractère plus flageolant. Ce fut avec un embarras visible qu’il répondit au bout de quelque temps:
—Certainement, madame... quant aux bandes... je n’inculpe pas le monsieur de la poste.
—Si les journaux étaient cachetés quand vous les avez reçus, il n’y a que vous alors qui ayez pu les ouvrir.
Rousselet se redressa de toute sa hauteur; et donnant à sa figure de casse-noisette la plus grande majesté possible:
—Sauf le respect que je dois à madame, dit-il d’un ton solennel, Léonard Rousselet est connu. Cinquante-sept ans à la Saint-Hubert! Je suis donc incapable d’ouvrir les journaux. Quand on les a lus au château, et qu’on me les envoie porter à la cure, je ne dis pas; en marchant, ça dissipe; et puis le curé, c’est Jean Bartou, le fils à Joseph Bartou, le tuilier. Mais lire avant le château, jamais! Léonard Rousselet est un vieillard incapable d’une pareille bassesse. Innocence baptismale; cinquante-sept ans à la Saint-Hubert.
—Quand vous prononcez le nom de votre pasteur, énoncez-vous d’une manière plus convenable, interrompit Mlle de Corandeuil, quoique elle-même, dans son intimité, ne parlât pas du prêtre plébéien en termes fort respectueux. Mais si pour elle le fils à Joseph Bartou, avec ou sans soutane, était toujours le fils à Joseph Bartou, pour les paysans elle entendait qu’il fût M. le curé.
Mme de Bergenheim, sur qui la harangue de Rousselet n’avait pas produit grand effet, secoua la tête avec impatience et dit d’un ton impératif: