—Je suis si bien à vos pieds! dit-il en résistant doucement pour conserver sa position. Tout le monde peut s’asseoir à côté de vous; moi seul, j’ai le droit d’être à genoux. Ce droit, ne me le ravissez pas.
Mme de Bergenheim dégagea une de ses mains et la leva en étendant le doigt d’un air assez menaçant.
—Songez un peu moins à vos droits, dit-elle, et un peu plus à vos devoirs. Je vous conseille de m’obéir et de profiter de mon indulgence qui vous permet de vous asseoir un moment près de moi. Pensez que je pourrais être plus sévère et que si je vous traitais comme vous le méritez...
Il ne lui donna pas le temps d’achever. La précipitation avec laquelle il se leva fit naître un demi-sourire sur les lèvres de la jeune femme; mais cette expression ne fut pas de longue durée; elle se changea en une autre pleine de tristesse, tandis qu’Octave, dans le triomphe de la prise de possession, promenait autour de lui un regard de ravissement, qui, après avoir exploré tous les détails du parloir, vint s’égarer dans la porte à demi ouverte de la chambre à coucher. Lorsqu’il regarda de nouveau Clémence, il fut frappé du sentiment d’amertume dont étaient l’interprète ses grands yeux bruns fixés sur lui.
—Vous me méprisez donc bien, dit-elle d’un ton grave, pour vous être permis une pareille démarche! Peut-être pensez-vous mal de moi à cause de cette faiblesse que je ne puis vous cacher.—Oh! ce serait pis que la mort si vous me méprisiez parce que je vous aime!
Lorsqu’une femme vous adresse, en retenant ses larmes, une plainte qu’elle semble avoir trempée dans le sang de son cœur, il n’est pas de réponse possible. Les prières et les serments sont de glace. Alors il faudrait pouvoir mourir pour prouver qu’on est digne d’aimer. Gerfaut, en entendant les paroles de Clémence, sentit son sein se dégonfler de toute la joie rêveuse dont il était inondé, et ce fut avec un air d’abattement qu’il répondit:
—Comment ai-je pu mériter un mot si cruel?
Cette tristesse toucha plus la baronne que ne l’eussent fait les protestations les plus passionnées.
—Pardon, dit-elle, je vous ai causé de la peine; pardon, mon Octave. C’est que vous-même m’avez dit tout à l’heure un mot cruel. Je ne vous aime pas! mais quelle femme serais-je donc alors? La vérité, l’excès, je puis dire, de ma tendresse ne sont-ils pas les seules excuses que je trouve à ma conduite? Faibles excuses, je le sais, et qui ne me justifient pas; mais enfin il me semble que je suis moins coupable de céder à un sentiment extrême.
—Tu m’aimes donc?