—Mon Dieu! vous savez bien que ce n’est pas ma faute: j’ai assez combattu! Ne me condamnez donc pas trop sévèrement, Octave; j’ai besoin de votre estime; j’étais habituée à la mienne. Que me restera-t-il si vous me jugez comme je me juge moi-même?—Oh! cela est bien amer à sentir; chaque preuve d’attachement que vous recevez de moi vous donne un droit nouveau de me moins respecter.
—Mais quelle est cette torture que vous m’infligez? s’écria Gerfaut avec une sorte d’emportement. Qui vous a donné le droit de me croire ingrat ou insensé? moi, vous respecter moins parce que vous m’aimez plus! devenir impie pour ma divinité, alors qu’elle m’exauce!—Non, Clémence, je ne sais pas faire deux parts de mon âme et séparer l’ardeur de mon désir de la vénération que j’ai besoin de vous offrir; ne réduisez pas à des proportions si misérables le sentiment que vous m’avez inspiré. Quand je vous dis ange et reine, ce sont là des mots de mon cœur et non de ma mémoire. S’ils n’étaient pas livrés aux profanations de la foule, je les aurais trouvés pour vous, car seuls ils expriment une faible idée de ce que vous êtes à mes yeux. Sois-en sûre, je t’aime de respect comme de passion. Je comprends que tu sois incrédule, car rien dans mes paroles ne peut te rendre ce que j’éprouve. Mais ne me punis pas de cette impuissance de mon langage, ne me punis pas parce que je t’aime d’une adoration si grande que je ne sais pas de prière digne d’elle. Ne refuse donc plus de te baisser vers moi, de laisser éclore ton âme à cette vie enchantée que je veux t’apprendre. Crains-tu de compromettre ton empire en m’accordant le bonheur? C’est là un de ces mensonges qui courent par le vulgaire, et dont s’indignent ceux qui savent aimer. Rassure-toi, je ne briserai pas ta chaîne parce que tu l’auras dorée et fleurie. Les rois s’agenouillent à leur sacre et se relèvent dès qu’ils sont couronnés; mais moi, si ta main me couronne, je resterai à genoux;—à genoux maintenant et toujours!
Cette fois, Clémence ne le fit pas relever, car il lui plaisait à ses pieds.
—Si je vous dis de sortir, vous m’obéirez donc? demanda-t-elle après un court silence.
Il hésita un instant et la regarda d’un air suppliant.
—J’obéirai, dit-il; mais aurez-vous le courage d’ordonner?
Leurs yeux restèrent longtemps confondus. L’inquiétude peinte dans ceux d’Octave semblait donner un éclat nouveau à son éloquence ordinaire, tandis que la détermination qui avait animé un instant ceux de Clémence allait s’éteignant de plus en plus dans un regard languissant et désarmé.
—Je vous permets de rester jusqu’à minuit et demi, dit-elle enfin, en jetant un coup d’œil sur la pendule de sa chambre qu’elle pouvait apercevoir à travers la porte entr’ouverte. Gerfaut suivit la direction de ce regard et vit qu’on ne lui accordait guère plus d’un quart d’heure; mais il était trop habile pour faire la moindre observation. Il savait d’ailleurs que le second quart d’heure est toujours un peu moins difficile à obtenir que le premier. La jeune femme, de son côté, n’eut pas plus tôt accordé cette concession qu’elle s’en repentit; mais, au lieu de laisser voir son inquiétude, elle crut devoir la cacher sous une affectation d’insouciance.
—Je suis sûre, dit-elle, que vous m’avez encore trouvée bien capricieuse aujourd’hui; il faut me pardonner, c’est un défaut de famille. Vous connaissez le proverbe: Caprice de Corandeuil!