—Tenez, dit-elle, maintenant, quand je vous dirai que j’ai peur, me croirez-vous?
—Pauvre ange! s’écria-t-il, en sentant le cœur de la jeune femme battre avec une violence extrême.
—C’est à vous que je dois ces palpitations qui me prennent maintenant pour la moindre chose. Je sais que nous ne courons aucun danger, qu’à cette heure personne n’entrera dans mon appartement, et pourtant j’éprouve une terreur que je ne puis vaincre. Il y a, dit-on, des femmes qui s’habituent à ce tourment, qui finissent par être en même temps coupables et tranquilles;—c’est une pensée indigne que je vais vous avouer:—quelquefois je souffre tant, que je voudrais être comme elles. Mais c’est impossible; je ne sais pas me faire au mal. J’étais née pour être vertueuse.
Octave avait trop de délicatesse d’esprit pour essayer quelqu’un de ces sophismes que les hommes ont toujours prêts en pareille occurrence, et dont les femmes à remords reçoivent d’ordinaire l’absolution sans trop se débattre. Il savait que les souffrances de Mme de Bergenheim n’avaient rien de joué et qu’elle accueillerait mal une apologie de sa propre conduite que lui refusait sa conscience. Il ne répondit donc à cet épanchement douloureux que par des protestations dévouées et par les mots les plus doux que put trouver son cœur.
—Vous ne pouvez pas comprendre cela, reprit-elle en lui abandonnant ses mains, qu’il pressait avec tendresse; vous êtes homme; vous aimez hardiment; vous vous livrez à chaque sentiment qui vous semble doux, sans trouver au fond un remords qui en corrompt le charme. Et puis, quand même vous souffririez, vos peines du moins vous appartiennent, nul n’a le droit de vous demander ce que vous avez. Mais moi, mes larmes mêmes ne sont pas à moi; mes larmes! et j’en ai versé souvent pour vous... il faut les boire, car il aurait le droit de me dire:—Pourquoi pleurez-vous?—Et moi, que pourrais-je répondre?
Elle détourna la tête pour cacher quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir; il les vit, et, se penchant vers elle, il les essuya de ses lèvres.
—A moi, tes larmes! dit-il avec passion; mais ne me désespère plus en me disant que mon amour te rend malheureuse.
—Malheureuse! oh oui, bien malheureuse! et pourtant ce malheur, je ne le changerais pas contre les plus riches félicités des autres. Ce malheur, c’est mon trésor, c’est ma vie. Être aimée de vous!... Penser qu’il a été un temps où ce délice eût été légitime!... Quelle fatalité pèse sur nous, Octave! Pourquoi nous sommes-nous connus si tard? Je fais un rêve souvent, un beau rêve. Je suis libre encore, et c’est vous... Oh! il y a un regret éternel dans mon âme.
—Tu es libre encore, si tu m’aimes... C’est la pluie qui frappe contre la persienne, continua-t-il en voyant l’inquiétude avec laquelle Mme de Bergenheim prêtait l’oreille, comme si quelque bruit inexplicable eût éveillé de nouveau ses craintes.