—Et l’autre de ces jeunes gens?
—L’autre avait l’épiderme facial rasé comme ces dames ou moi pouvons l’avoir. Zéro aux signes particuliers du signalement. C’est donc lui qui a tenu le journal pendant que son camarade à moustaches fumait devant la porte.
Mme de Bergenheim ne poussa pas plus loin l’interrogatoire et tomba dans une rêverie profonde. Les yeux fixés sur le numéro de la Mode, elle semblait étudier les moindres linéaments de l’esquisse qu’on y avait dessinée, comme si elle eût espéré d’y trouver à la fin la révélation de ce mystère. Sa respiration irrégulière, l’animation de plus en plus vive qui colorait la blancheur habituelle de son teint, eussent dénoncé à un œil observateur un de ces orages de l’âme dont la manifestation physique offre des symptômes semblables à ceux d’un accès de fièvre. La pâle fleur d’hiver expirant sous la neige avait soudainement relevé la tête et recouvré ses couleurs; la mélancolie, contre laquelle la jeune femme se débattait en vain, avait disparu par enchantement. Dans cette organisation délicate graduellement engourdie depuis deux mois, la sève de jeunesse se réveillait ardente et vivace; et là où semblait imminente une langueur voisine du marasme, une surabondance de vie allait peut-être créer des dangers contraires.
Un petit oiseau surmonté d’une couronne, le tout assez mal dessiné, tel était le talisman bizarre qui avait produit ce changement de scène.
—Ce sont des commis voyageurs, dit la vieille tante, qui avait toujours la prétention de tout deviner; un d’eux sans doute, en lisant sur l’enveloppe du journal le nom bien connu de M. de Bergenheim, aura trouvé charmant de dessiner l’animal en question. Ces messieurs de l’industrie ont reçu en général une si bonne éducation! Mais c’est donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite. Léonard Rousselet, continua-t-elle en haussant la voix comme un président de cour d’assises qui prononce son résumé, vous avez eu tort de laisser sortir de vos mains un effet à l’adresse de votre maître. On vous excuse pour cette fois, mais je vous engage à être plus soigneux dorénavant; quand vous passerez devant l’auberge de Mme Gobillot, vous direz de ma part à mademoiselle sa fille que si elle a envie de lire la Mode, les bureaux de cette revue sont rue du Helder, no 25; je serai enchantée de procurer un abonnement à un de nos journaux. Vous pouvez vous retirer.
Sans se faire répéter cette invitation, Rousselet se mit à marcher à reculons, comme un ambassadeur sortant d’une audience royale, escorté de Constance en guise de maître des cérémonies. N’ayant pas bien calculé la distance, il venait de cogner la porte avec ses épaules, lorsqu’elle s’ouvrit brusquement, et une personne dont la démarche offrait une vivacité extraordinaire le fit pirouetter en s’élançant au milieu du salon.
C’était une très jeune fille, un peu petite, mais dont les formes parfaitement développées présageaient pour l’avenir une légère tendance à l’embonpoint. Elle appartenait à la famille des Bergenheim, si l’on en croyait la ressemblance qui existait entre ses traits caractérisés et plusieurs des vieux portraits du salon; elle portait une robe en drap brun à longue queue, comme si elle eût été près de monter à cheval. Un chapeau de feutre gris, posé sur l’oreille, laissait à découvert, du côté gauche, une grosse touffe de cheveux très frisés, d’un blond vif et brillant. Cette coiffure, et le voile vert qui flottait à chaque mouvement, comme la crinière d’un casque, donnaient un air singulièrement cavalier au frais visage de cette gentille amazone, qui brandissait en guise de lance une queue de billard.
—Clémence, s’écria-t-elle avec une pétulance incomparable, je viens de battre Christian; j’ai fait la rouge, j’ai fait la blanche, et puis le carambolage; j’ai tout fait. Mademoiselle, je viens de gagner deux parties à Christian; c’est glorieux, j’espère; il ne me rend plus que dix-huit points à la partie simple. Père Rousselet, je viens de battre Christian. Savez-vous jouer au billard?
—Mademoiselle Aline, je n’en ignore pas absolument, répondit le paysan avec un sourire aussi gracieux que possible, et en cherchant à se remettre d’aplomb sur ses jambes.