—On n’a plus besoin de vous, Rousselet, dit Mlle de Corandeuil; fermez la porte en sortant.

Lorsqu’elle fut obéie, la vieille fille se tourna gravement du côté d’Aline, qui continuait de danser au milieu de la chambre, et venait de prendre les mains de sa belle-sœur pour la forcer de partager sa joie d’enfant.

—Mademoiselle, dit-elle d’une voix sévère, est-il d’usage au Sacré-Cœur d’entrer dans un salon sans saluer les personnes qui s’y trouvent, et en sautant comme une folle? ce qu’on ne se permettrait pas chez des paysans.

Aline s’arrêta court au milieu de sa danse et rougit un peu; au lieu de répondre, elle voulut caresser le carlin, car elle savait comme Rousselet que c’était le moyen le plus sûr d’adoucir le cœur de sa maîtresse. Cette fois la câlinerie fut en pure perte.

—Ne touchez pas Constance, je vous prie, s’écria la vieille fille, comme si elle eût vu quelque poignard levé sur l’objet de sa tendresse, ne salissez pas cette pauvre bête. Quelle horreur avez-vous donc aux doigts? sortez-vous d’une fabrique d’indigo?

La jeune pensionnaire, rougissant de plus en plus, regarda ses jolies mains, un peu barbouillées en effet, et se mit à les essuyer avec un mouchoir brodé qu’elle tira d’une poche de son amazone.

—C’est au billard, répondit-elle à demi-voix, c’est du bleu; on en frotte le cuir pour faire de l’effet et caramboler.

—Faire de l’effet! caramboler!... Faites-nous la grâce de vos termes d’argot, reprit Mlle de Corandeuil, qui semblait devenir plus acariâtre à mesure qu’augmentait la confusion de la jeune fille; quelle belle éducation pour une demoiselle! et l’on sort du Sacré-Cœur! et l’on a eu cinq prix, il n’y a pas quinze jours! Je ne sais en vérité à quoi pensent ces dames... Et maintenant je suppose que vous allez monter à cheval. Le billard et le cheval, le cheval et le billard! C’est beau! c’est admirable!

—Mais, mademoiselle, dit Aline en levant ses grands yeux bleus, près de pleurer, nous sommes en vacances, et ce n’est pas mal faire, je crois, que de jouer avec mon frère; il n’y a pas de billard au Sacré-Cœur, et c’est si amusant! C’est comme l’équitation: le médecin dit bien qu’elle ne peut que m’être très salutaire, et Christian croit que cela me fera encore un peu grandir.