La jeune fille, en disant ces mots, se retourna pour jeter un coup d’œil sur la glace, afin de voir si, depuis la dernière fois qu’elle s’était regardée, et il n’y avait pas fort longtemps, l’espoir de son frère s’était réalisé; car la petitesse de sa taille était son principal désespoir. Mais ce regard fut rapide comme l’éclair, tant elle craignait que la sévère demoiselle ne trouvât, dans cet acte de coquetterie, le texte d’un nouveau sermon.
—Vous n’êtes pas ma nièce, et je m’en applaudis, reprit Mlle de Corandeuil; je suis trop vieille pour recommencer une éducation; grâce au ciel, c’est bien assez d’une. Je n’ai aucune autorité sur vous, et votre conduite regarde votre frère. Les avis que je vous donne sont donc tout à fait désintéressés; vos amusements ne me paraissent pas être ceux qui conviennent à une jeune personne bien élevée; il est possible que ce soit la mode du jour, ainsi je ne vous en parlerai plus; mais voici quelque chose de plus sérieux, et sur quoi je vous engage à réfléchir. Dans ma jeunesse, une demoiselle n’écrivait jamais qu’à ses père et mère. Vos lettres à votre cousin d’Artigues sont une inconséquence—ne répondez pas—sont une inconséquence dont je vous conseille de vous corriger.
Mlle de Corandeuil se leva, récapitulant que, dans la matinée, elle avait trouvé moyen de sermonner assez vertement trois personnes, et que par conséquent elle ne pouvait pas dire comme Titus: «J’ai perdu ma journée.» Ce fut donc avec un contentement d’elle-même, égal à la majesté de sa démarche, qu’elle sortit du salon escortée de son carlin, après avoir adressé à la jeune fille une révérence ironique, que celle-ci ne se crut pas obligée de lui rendre.
—Votre tante est-elle méchante! s’écria Mlle de Bergenheim, dès qu’elle fut seule avec sa belle-sœur. Christian dit qu’il ne faut pas y faire attention, parce que toutes les femmes deviennent ainsi quand elles ne se marient pas. Pour moi, je sais bien que, quand même je resterais fille toute ma vie, je ne chercherais jamais à faire de la peine à quelqu’un.—Inconséquente! Quand elle ne sait plus que me dire, elle me gronde à cause de mon cousin. C’est bien la peine pour ce que nous nous écrivons! Dans sa dernière lettre, Alphonse ne me parle que des perdreaux qu’il tue et de son uniforme de chasse: il est si enfant!—Mais répondez-moi donc; vous restez assise sans rien dire; est-ce que vous êtes aussi fâchée contre moi?
Elle s’approcha de Clémence et voulut s’asseoir sur ses genoux; mais celle-ci se leva pour éviter cette tendre familiarité.
—Vous avez donc gagné Christian, dit-elle d’un ton distrait, et maintenant vous allez monter à cheval?—Votre robe vous va fort bien.
—Vraiment? oh! je suis contente! reprit la jeune fille en se plaçant devant la glace pour y contempler sa gracieuse personne; elle se posa dans son corsage, drapa les larges plis de sa robe, arrangea son voile qui flottait en désordre, enfonça son chapeau d’un air un peu plus tapageur qu’il n’était déjà placé, se retourna de trois quarts pour mieux juger de l’effet de son costume, fit en un mot les mille petites mines coquettes que toutes les jolies femmes apprennent en venant au monde. Au total, elle parut assez contente de son examen, car elle sourit à sa figure en laissant voir une mignonne rangée de dents blanches comme du lait.
—Je me repens maintenant, dit-elle, de n’avoir pas fait venir un chapeau noir; j’ai les cheveux si clairs que ce gris me rend très laide. Ne trouvez-vous pas? Mais répondez-moi donc, Clémence; on ne peut pas vous arracher une parole aujourd’hui: est-ce que vous avez votre migraine?
—Un peu, répondit Mme de Bergenheim, pour donner un prétexte à sa préoccupation.