—Je sais que j’ai mérité votre haine... mais si vous compreniez ce que je souffre, vous me pardonneriez... Vous m’avez laissée à Paris, bien jeune... sans expérience... j’aurais dû mieux combattre, et pourtant j’ai usé toutes mes forces dans cette lutte... Vous voyez comme depuis un an je suis pâle et changée... J’ai vieilli de plusieurs années; enfin, je ne suis pas encore ce qu’on appelle une femme... perdue. Il a dû vous le dire...
—Sans doute, répondit Christian avec ironie; oh! vous avez là un loyal chevalier!
—Vous ne me croyez pas! vous ne me croyez pas! reprit-elle en tordant ses mains de désespoir; mais lisez ces lettres... les dernières. Voyez si c’est ainsi qu’on écrit à une femme entièrement coupable.
Elle voulut prendre le paquet que tenait son mari; au lieu de le lui donner, celui-ci l’approcha d’une bougie et le jeta tout enflammé dans la cheminée. Clémence poussa un cri et se précipita pour le reprendre, mais le bras de fer de Christian la saisit par le milieu du corps et la retint sur son fauteuil.
—Je comprends que vous teniez à cette correspondance, dit-il d’un ton moins calme qu’il ne l’avait été jusqu’alors; mais vous êtes plus tendre que prudente. Laissez-moi détruire un témoignage qui vous accuse. Savez-vous que j’ai déjà tué un homme à cause de ces lettres?
—Tué! s’écria Mme de Bergenheim que ces paroles rendirent folle, car elle n’en comprit pas le véritable sens et en fit l’application à son amant;—eh bien, tuez-moi aussi, car je mens quand je dis que je me repens. Je ne me repens pas; je suis coupable; je vous ai trompé. Je l’aime et je vous abhorre; je l’aime! tuez-moi... je l’aime... mais tuez-moi!
Elle s’était jetée à genoux devant lui et se traînait sur le parquet qu’elle frappait de sa tête en essayant de l’y briser. Christian la releva et l’assit dans le fauteuil, malgré la résistance qu’elle lui opposait. Pendant quelque temps il eut peine à l’y contenir, tant était énergique le paroxysme nerveux qui crispait tous les membres de la jeune femme. Elle se tordait dans les bras de son mari, en proie à d’affreuses convulsions, et les seuls accents qui sortissent de sa bouche étaient ces paroles répétées d’une voix brève et étouffée, avec la monotonie de la démence:—Je l’aime! tuez-moi! Je l’aime! tuez-moi!
Cette douleur était si horrible que Bergenheim finit par en avoir pitié.
—Vous avez mal compris, dit-il: ce n’est pas lui qui est mort.
Elle devint immobile et ne dit plus rien. Par un sentiment de compassion, il la laissa et revint à sa place. Ils restèrent quelque temps de la sorte, assis de chaque côté de la cheminée; lui le front appuyé contre le marbre, elle courbée sur elle-même dans son fauteuil et le visage caché dans les mains; plus isolés l’un de l’autre au milieu de leur chambre nuptiale que si un monde entier les eût séparés; le balancier de la pendule interrompait seul le silence et berçait de ses vibrations monotones les sinistres rêveries des deux époux.