Un bruit aigu, parti d’une des fenêtres, interrompit subitement cette scène muette et triste. Clémence se leva par un élan soudain, comme si elle eût éprouvé une commotion galvanique; ses yeux effarés rencontrèrent ceux de son mari, arraché aussi à ses lugubres réflexions par cet incident inattendu. Il lui fit de la main un geste impérieux pour lui ordonner le silence, et tous deux se mirent à écouter avec autant d’attention que d’anxiété.

Le même bruit se fit entendre une seconde fois. Un frôlement contre le bois de la persienne fut suivi aussitôt d’un son sec et métallique, évidemment produit par le choc d’un corps dur contre une des vitres.

—C’est un signal, dit Christian d’une voix basse et en regardant sa femme. Vous devez savoir ce qu’il signifie.

—Je l’ignore, je vous le jure, répondit Clémence, le cœur palpitant de cette nouvelle émotion.

—Je vais vous l’apprendre: il est là, et il a quelque chose à vous dire. Levez-vous et ouvrez.

—Ouvrir! dit-elle d’un air d’effroi.

—Faites ce que je vous dis. Voulez-vous qu’il passe la nuit sous vos fenêtres, pour que quelque domestique l’aperçoive?

A cet ordre prononcé d’une voix sévère, elle se leva. Remarquant alors que la projection de leurs deux ombres sur le plafond pourrait être aperçue du dehors quand les rideaux seraient tirés, Bergenheim changea les bougies de place. Clémence se dirigea lentement vers la fenêtre d’où l’avertissement était parti; à peine l’eut-elle ouverte qu’une bourse tomba sur le parquet.

—Refermez maintenant, dit le baron; tandis que sa femme obéissait avec la docilité passive qui la rendait incapable d’aucun effort de volonté personnelle, il ramassa la bourse qu’on avait nouée en peloton pour en rendre le jet plus facile, et y prit le billet suivant:

«Je vous ai perdue, vous pour qui j’aurais voulu mourir! Que servent maintenant mes regrets et mon désespoir? Tout mon sang n’essuierait pas une de vos larmes. Notre position est si affreuse que je tremble de vous en parler. Je dois cependant vous dire la vérité, quelle qu’en soit l’horreur... Ne me maudissez pas, Clémence; ne m’imputez pas cette fatalité qui me force de vous torturer encore... Dans quelques heures, j’aurai expié les torts de mon amour, ou vous-même vous serez libre. Libre!... pardonnez-moi ce mot, je sens ce qu’il a d’odieux, mais je suis trop troublé pour en trouver un autre. Quoi qu’il arrive, je dois mettre à votre disposition les seuls secours qu’il me soit possible de vous offrir, pour vous donner au moins le choix du malheur. Si vous ne devez plus me revoir, vivre avec LUI sera peut-être un supplice au-dessus de votre courage, car vous m’aimez... Dans le cas contraire... ici les mots me manquent. Je ne sais plus d’expressions pour mes pensées, et je n’ose vous adresser ni conseils ni prières. Tout ce que je sens, c’est le besoin de vous dire que mon existence tout entière vous appartient, que je suis à vous jusqu’à la mort; mais c’est à peine si j’ai le courage de mettre à vos pieds l’offrande d’une destinée si triste déjà et bientôt peut-être sanglante..... Une nécessité fatale impose parfois des actions que l’opinion condamne, mais que le cœur absout, car seul il peut les comprendre. Bientôt peut-être vous éprouverez le besoin de souffrir en liberté, tant vous trouverez impitoyable à votre peine tout ce qui vous entoure. Ce droit de douleur, je dois vous l’assurer, dans le cas où force vous serait de le réclamer..... Ne vous indignez pas de ce que vous allez lire; jamais paroles semblables à celles que je veux vous dire ne sont sorties d’un cœur plus désolé. Pendant tout le jour, une chaise de poste attendra derrière le plateau de Montigny; un feu allumé au-dessus du rocher que vous pouvez voir depuis votre appartement vous avertira de sa présence. En peu de temps on peut gagner le Rhin. Une personne dévouée sera prête à vous conduire à Munich, chez une de mes parentes dont le caractère et la position vous assurent un asile inviolable et respecté. Si votre tante ou les autres personnes de votre famille ne sont pas pour vous une protection suffisante, celle que je vous offre vous mettra à l’abri de toute tyrannie. Là, du moins, il vous sera permis de pleurer!—Voilà tout ce que je puis pour vous.—Mon cœur se brise en pensant à cette impuissance de ma tendresse. Lorsqu’on écrase le scorpion sur la blessure où il a traîné son venin, il la guérit; et moi, ma mort même ne saurait réparer le mal que je vous ai fait: ce serait seulement une douleur de plus. Je ne savais pas que la souffrance eût des raffinements si amers. Comprendrez-vous tout ce qu’a de désespérant le sentiment que j’éprouve en ce moment? Être aimé de vous est depuis bien longtemps le seul vœu de mon cœur, et il faut que je me repente de l’avoir vu réalisé. Par pitié pour vous, je dois désirer que vous m’aimiez d’un amour périssable comme ma vie, afin que mon souvenir vous laisse la paix et que vous puissiez dormir sur ma tombe..... Tout cela est si triste, que je n’ai pas le courage de continuer. Adieu, Clémence! Une fois encore, une dernière fois, je voudrais pouvoir dire: Je t’aime! Je n’ose plus. Je me sens indigne de vous parler ainsi, car il y a une réprobation sur mon amour. N’est-ce pas moi qui vous ai perdue?... La seule parole qui me semble encore permise est celle que l’assassin lui-même ose adresser à Dieu, les genoux et le front sur le marbre de l’église: Pardonne-moi!»