—Vous vous rappelez nos conventions, dit-il, tout en marchant; il est à parier que le sanglier viendra de notre côté. Au moment opportun, je crierai: Gare! oh! et j’attendrai votre feu; si au bout de vingt secondes vous n’avez pas tiré, je vous préviens que je ferai feu moi-même.

—C’est bien, monsieur, répondit Gerfaut, en le regardant fixement; vous vous rappelez sans doute aussi mes paroles: la découverte de ce cadavre doit leur donner un poids nouveau. Le procureur du roi commence en ce moment l’instruction; songez qu’il dépend de moi de la compléter. La déclaration dont je vous ai parlé est entre les mains d’une personne sûre et chargée d’en faire usage au besoin.

—Marillac? n’est-ce pas, reprit Christian d’un ton sinistre; il est votre confident. C’est un secret fatal que vous lui avez confié là, monsieur. Si je survis aujourd’hui, il me faudra encore acheter son silence. Que tout ce sang présent et à venir retombe sur vous!

L’amant baissa la tête sans répondre, accablé en secret par ce reproche.

—Voici ma place, dit le baron en s’arrêtant devant la souche de chêne dont il avait parlé, et voilà sur la lisière l’orme où vous devez vous mettre.

Gerfaut s’arrêta de son côté et dit d’une voix émue:

—Monsieur, l’un de nous ne sortira pas vivant de ce bois. En face de la mort, on dit la vérité. Je souhaite pour votre repos et le mien que vous ajoutiez foi à mes dernières paroles: Je vous jure sur mon honneur et par tout ce qu’il y a de sacré dans le monde que Mme de Bergenheim est innocente.

Il salua Christian et s’éloigna sans attendre sa réponse. Un moment après, il était immobile devant l’orme qui lui avait été désigné. Tous les chasseurs étaient à leur poste. Pendant quelques instants, le silence le plus profond régna sur toute la ligne de la tranchée et dans les profondeurs du bois. Le faible souffle du vent à travers les feuilles, le chant de quelques fauvettes, et de temps en temps la chute d’une branche sèche étaient les seuls bruits qui se fissent entendre. Il y a une émotion vive et attrayante dans les minutes qui précèdent l’attaque d’une chasse: tous les yeux fouillent le taillis d’un regard avide, toutes les oreilles écoutent avec une attention mêlée d’anxiété; il n’est pas de cœur qui n’éprouve un frisson aux premiers abois des chiens; l’homme le plus calme serre son fusil d’une main énergique, le plus apathique fait des vœux pour voir tomber à son poste cette bonne fortune armée de crocs, qui éventrent parfois ceux qu’elle favorise, mais si glorieuse pour le chasseur victorieux. Cette fois le début de la chasse produisit son effet accoutumé. Un frémissement électrique parcourut la ligne des tireurs au moment où les chiens commencèrent à donner de la voix dans le lointain. Chacun jeta à ses voisins un coup d’œil qui recommandait une attention vigilante et arma son fusil pour être prêt à faire feu. Peu à peu les abois devinrent plus distincts. Les paysans qui battaient le fourré avec leurs longues gaules, pour faire lever la bête, y joignaient des cris plus sauvages encore. A chaque instant, ce glapissement général se rapprochait et semblait se concentrer. Il était évident que le cordon des traqueurs se resserrait et emprisonnait le sanglier dans une enceinte de plus en plus étroite, qui ne lui laisserait bientôt plus d’autre voie de salut qu’une trouée sur la ligne des tireurs où régnait toujours le silence le plus profond.

Hors de la vue des autres chasseurs, Bergenheim et Gerfaut étaient debout à leurs postes les yeux fixés l’un sur l’autre. La tranchée avait assez de largeur pour qu’ils ne fussent pas gênés par les branches d’arbres; à la distance d’une soixantaine de pas qui les séparait, chacun d’eux apercevait son adversaire immobile et encadré dans le feuillage du sentier, comme une statue dans un berceau de verdure. Tout à coup les abois de la meute furent couverts par un coup de fusil parti à peu de distance. Quelques secondes après, deux claquements plus faibles se firent entendre, suivis d’une imprécation de M. de Camier dont les capsules avaient éclaté sans que le coup partît. Le baron, qui venait de se baisser pour mieux voir dans le taillis, se releva en faisant un signe de la main pour avertir Octave de se tenir prêt. Il se plaça ensuite dans la position du sous-officier qui porte l’arme: le corps effacé, le fusil dans la main droite et tourné en dehors, de manière à protéger de toute la largeur du double canon une ligne perpendiculaire depuis le haut de la tête jusqu’au milieu de la cuisse.