Mme de Bergenheim se leva, perça le groupe qui entourait le matelas et vint se placer en silence devant son mari; ses traits s’étaient tellement décomposés depuis quelques instants, qu’à sa vue un murmure de pitié circula parmi les hommes qui remplissaient le salon.

—Emmenez ma sœur, dit Christian en dégageant sa main que la jeune fille couvrait de baisers et de larmes.

—Mon frère! Je ne veux pas quitter mon frère! cria Aline, qui fut enfin entraînée plutôt que conduite dans sa chambre.

—Laissez-moi un instant, reprit le baron; je veux parler à ma femme.

Mlle de Corandeuil interrogea du regard M. de Camier pour savoir s’il était d’avis d’acquiescer à cette demande.

—On ne peut rien faire avant l’arrivée des médecins, dit le vieux gentilhomme à demi-voix, et il serait peut-être imprudent de le contrarier.

Mlle de Corandeuil, reconnaissant la justesse de cette observation, sortit de l’appartement en invitant toutes les autres personnes à la suivre. Pendant ce mouvement général, Mme de Bergenheim resta immobile à la place où elle se trouvait, insensible en apparence à tout ce qui se passait autour d’elle. Le bruit de la porte qu’on referma la tira de cette stupeur. Elle regarda tout autour du salon, comme si elle eût cherché ceux qui n’y étaient plus; ses yeux, ouverts avec la fixité du somnambulisme, changèrent à peine d’expression lorsqu’ils s’arrêtèrent sur le matelas où gisait son mari.

—Approchez-vous, dit celui-ci d’une voix affaiblie, je n’ai pas la force de parler haut.

Elle obéit machinalement. Lorsqu’elle vit de près la large plaque de sang qui souillait sous le bras droit la chemise de Christian, elle ferma les yeux, renversa la tête, et tous ses traits se contractèrent d’horreur.