Avant que la vieille tante eût répondu, le bruit redoubla dans l’antichambre; un moment après, plusieurs hommes portant un fardeau que l’on ne pouvait encore apercevoir parurent à la porte du salon.
—Pas ici! pas ici! s’écria M. de Camier en se précipitant au-devant d’eux pour les empêcher d’entrer.
Il y eut en dehors un moment d’hésitation. Plusieurs voix parlaient à la fois, comme si l’on se fût consulté pour savoir ce qu’il fallait faire. Enfin, malgré l’injonction du vieux gentilhomme, la porte fut ouverte aux deux battants. Deux domestiques entrèrent d’abord, portant le baron étendu sur un matelas. Il paraissait évanoui, sinon tout à fait mort; sa tête suivait chaque oscillation imprimée au brancard par la marche des porteurs; ses yeux étaient fermés, sa figure fort pâle; l’expression de ses traits contractés était dure et douloureuse; pour faciliter l’application d’un premier appareil, on lui avait ôté son habit; de larges gouttes de sang tachaient çà et là sa chemise et son pantalon. Une large plaque rougeâtre se faisait surtout remarquer au côté droit de la poitrine, qu’on avait ceint de mouchoirs déchirés en bandelettes; sous cette place le matelas était imbibé.
Au moment où les domestiques déposèrent leur fardeau devant une des fenêtres, Aline se jeta sur le corps de son frère en poussant des cris déchirants. Mme de Bergenheim ne bougea pas; à demi couchée sur le canapé, les yeux et les oreilles enterrés sous les coussins, elle se faisait sourde et aveugle à tout ce qui l’entourait. Une torsion convulsive annonçait seule la présence de la vie dans ce corps qui cherchait à s’écraser pour s’anéantir. Entre cette douleur d’enfant exhalée en sanglots et ce désespoir de femme tournant à la folie, et au milieu de la consternation qui s’était emparée de tous les autres spectateurs de cette scène, Mlle de Corandeuil conserva seule une apparence de fermeté et de sang-froid. Maîtrisant son émotion réelle, elle se pencha vers le baron et chercha sur sa figure quelque signe de vie.
—Est-il donc mort! demanda-t-elle à voix basse à M. de Camier en joignant les mains d’un air de stupeur.
—Non, mademoiselle, répondit celui-ci d’une voix annonçant qu’il conservait peu d’espérance.
—A-t-on envoyé chercher des médecins?
—A Remiremont, à Épinal, partout.
En ce moment Aline poussa un cri de joie. Bergenheim venait de faire un mouvement, ranimé peut-être par l’étreinte désespérée dont l’avaient enlacé les bras de sa sœur. Ses traits crispés exprimèrent une douleur aiguë. Il entr’ouvrit les yeux et les referma à plusieurs reprises; enfin son énergie l’emporta sur sa souffrance; il se souleva en s’appuyant sur le coude gauche et jeta autour de lui un regard déjà voilé, mais encore ferme.
—Ma femme! dit-il d’une voix faible et brève.