—Mais vous ne mourrez pas, Christian... Oh! dites-moi que vous ne mourrez pas et que vous me pardonnez.
—Votre amant m’a bien tué, reprit lentement Bergenheim; j’ai dans la poitrine une balle dont je réponds... c’est moi qui l’ai fondue... Avant une heure, je serai étouffé... Vous devez voir déjà... comme j’ai peine à parler.
En effet, sa voix devenait de plus en plus faible et pénible. A chaque mot, la respiration lui manquait; un sifflement profond annonçait une lésion considérable dans la poitrine et les progrès de l’épanchement intérieur du sang.
—Grâce! pardon! s’écria la malheureuse femme en se prosternant le front sur le parquet.
—Plus d’air... ouvrez toutes les fenêtres..., dit le baron, et il retomba sur le matelas, épuisé par les efforts qu’il venait de faire pour parler.
Mme de Bergenheim exécuta cet ordre avec la précision inintelligente d’un automate. Une brise fraîche et pure pénétra dans le salon; quand les rideaux furent relevés, des flots de lumière inondèrent le parquet, et les vieux portraits, subitement éclairés, semblèrent sortir de leurs cadres sombres comme d’une tombe pour assister à l’agonie du dernier de leurs descendants. Ranimé par l’air qui frappait son visage et par le soleil qui dorait son lit de mort, Christian se souleva de nouveau. Il regarda d’un œil mélancolique le ciel radieux et la verdure des bois qui s’élevaient en gracieux amphithéâtre en face du château.
—J’ai perdu mon père un jour comme celui-ci, dit-il alors en se parlant à lui-même... Dans notre famille, nous avons beau temps pour mourir... Ah! voyez-vous cette fumée sur le rocher de Montigny? s’écria-t-il tout à coup.
Après avoir ouvert les fenêtres, Clémence s’était avancée sur le balcon. Appuyée contre la balustrade, elle sondait d’un regard de désespoir la rivière profonde et rapide qui coulait à ses pieds. La voix de son mari, qui l’appelait, l’arracha à cette sinistre contemplation. Lorsqu’elle revint près de Christian, les yeux de ce dernier étaient enflammés; une rougeur semblable à celle de la fièvre avait reparu sur ses joues, et une expression d’indignation et de fureur se peignait sur tous ses traits.
—Vous regardez cette fumée? dit-il avec violence; c’est le signal de votre amant; il est là... il vous attend pour vous enlever... Et moi, votre mari... je vous défends de sortir... Vous ne devez pas me quitter... votre place est ici... près de moi.
—Près de vous, répéta-t-elle sans comprendre ce qu’elle disait.