De la cuisine on passait dans une autre salle, dont une table permanente, entourée de bancs, occupait toute la longueur. Le papier, primitivement vert, mais devenu à peu près gris, était orné d’une demi-douzaine de cadres à bordures noires, représentant cette histoire du prince Poniatowski, qui partage avec Paul et Virginie et Guillaume Tell l’honneur de décorer les cabarets de village. A l’étage supérieur, car cette demeure aristocratique avait un premier, plusieurs réduits parfaitement dignes des rouliers, auxquels ils étaient destinés, donnaient sur un long corridor que terminait une chambre à deux lits, assez propre; appartement d’honneur réservé pour les hôtes distingués que leur mauvaise étoile conduisait dans ce pays perdu.

Ce soir-là, l’auberge de la Femme-sans-Tête offrait un aspect de vie inaccoutumé; les bancs, de chaque côté de la porte, étaient garnis de paysannes teillant le chanvre, de garçons du village et de trois ou quatre voituriers fumant gravement dans des brûle-gueules noirs comme du charbon. Cette honorable société avait fait trêve aux propos galants pour écouter deux jeunes filles qui glapissaient à l’unisson, et du ton le plus lamentable, la romance connue dans ce pays des grands et des petits:

Au château de Béfort

Il est trois jolies filles, etc.

Le foyer qui brillait à travers la porte ouverte laissait ce groupe dans l’ombre et concentrait sa clarté sur quelques figures dans l’intérieur de la cuisine. C’était d’abord Mme Gobillot en personne, la tête couverte d’un immense bonnet et portant un tablier blanc par-dessus son jupon rouge. D’un air fort important, elle allait des fourneaux au dressoir, et du dressoir à la cheminée. Une grosse petite servante disparaissait fréquemment par la porte de la salle à manger, où elle paraissait préparer le couvert pour un festin de première classe. Avec l’habileté particulière aux soubrettes de province, elle faisait trois voyages pour porter deux assiettes, et soufflait à la peine comme un marsouin, tandis que l’épatement effaré de sa large figure annonçait que toutes les fibres de son intelligence étaient soumises à une tension inaccoutumée.

Devant la cheminée, et sur les fourneaux, le bouillonnement intérieur de trois ou quatre casseroles faisait entendre une harmonie culinaire dans laquelle Hoffmann eût trouvé une symphonie complète. Un poulet d’assez bonne mine tournait à la broche, ou, pour mieux dire, la broche et sa victime étaient tournés par un garçon d’une dizaine d’années, qui, d’une main, faisait aller la manivelle, et de l’autre, armée d’une grande cuiller à pot, arrosait le rôti d’un air fort intelligent.

Mais deux des principaux personnages de ce tableau étaient sans contredit une espèce de demoiselle paysanne et un jeune homme assis en face d’elle, qui paraissait occupé à faire son portrait. Aux prétentions, à l’élégance de la jeune personne, on reconnaissait facilement la fille de la maîtresse du logis, Mlle Reine Gobillot, dont la passion pour les gravures de la Mode avait excité à un si haut point le courroux de Mlle de Corandeuil. Droite et roide sur son tabouret comme un caporal prussien au port d’armes, elle maintenait sur ses lèvres un sourire excessivement gracieux, et faisait ressortir, par le plus grand effacement d’épaules possible, les agréments d’un corsage qui eût fait honneur à une houri de Mahomet.

Le jeune peintre, au contraire, était assis, avec un abandon artistique, en équilibre sur une chaise qui ne portait que sur deux pieds, et les talons appuyés contre la cheminée; sa taille, assez replète, était serrée par une étroite redingote en velours noir; un très petit béret de même étoffe lui cachait le côté droit de la tête et laissait à découvert, de l’autre, le luxe d’une chevelure brune, aplatie et partagée sur le front à la Périnet-Leclerc. Cette coiffure, accompagnée de longues moustaches et d’une barbe pointue qui ne couvrait que le menton, donnait à la figure joviale et rubiconde de l’étranger la physionomie moyen âge qu’il avait sans doute ambitionnée. Cet artiste voyageur dessinait, dans un album placé sur ses genoux, avec un laisser-aller qui indiquait une parfaite confiance dans ses talents. Un cigare, habilement maintenu dans un des coins de sa bouche, ne l’empêchait pas de roucouler entre chaque bouffée quelque phrase d’airs italiens dont il paraissait posséder un répertoire complet. Malgré cette triple occupation, il soutenait la conversation avec son modèle du ton d’aisance d’un homme qui, comme César, eût dicté au besoin à quatre secrétaires à la fois.

Dell’ Assiria, ai semidei

Aspirar...