—Là, ou là, Bergenheim? dit-il alors.

L’enfant, à son tour, étendit silencieusement son fouet du côté de la rivière, en désignant, à quelque distance sur l’autre rive, un bouquet de bois derrière lequel s’élevaient de légères colonnes de fumée.

—Diantre! murmura le voyageur, il paraît que je me suis fourvoyé; si le château est de l’autre côté, comment pourrai-je établir mon embuscade?

Le pâtre parut comprendre l’embarras où se trouvait son interlocuteur. Levant sur lui un œil bleu plein d’intelligence, il traça, du bout du pied au milieu du chemin, une raie en travers de laquelle il arrondit son fouet comme une arche de pont; puis il montra une seconde fois le haut de la rivière.

—Tu fais honneur à ton pays, jeune pasteur, s’écria l’inconnu; il y a en toi l’étoffe d’un des Peaux-Rouges de Cooper. En disant ces mots, il jeta dans le bonnet de l’enfant une pièce de monnaie et se mit à marcher à grands pas dans la direction indiquée.

L’Alsacien resta quelque temps immobile, une main dans ses cheveux blonds, et les yeux fixés sur la pièce d’argent qui brillait comme une étoile au fond de son bonnet; quand celui qu’il considérait comme le modèle d’une inconcevable magnificence eut disparu derrière les arbres, il commença par épancher sa joie à grands coups de fouet sur ses bœufs; puis il reprit sa route de son côté, en chantant sur un ton encore plus triomphant: Montes exultaverunt ut arietes, et en bondissant lui-même plus haut que toutes les collines et tous les béliers de la Bible.

Le jeune homme ne marcha pas plus de cinq minutes avant de reconnaître l’exactitude du renseignement qu’il venait de recevoir. Le terrain qu’il avait parcouru pendant ce temps était une prairie couverte de bouquets d’arbres fort touffus; à sa forme arrondie en disque presque régulier, il était facile de voir qu’il avait été formé d’alluvions successives aux dépens de l’autre bord incessamment rongé par le courant. Cette sorte de presqu’île plate et unie se trouvait coupée en ligne droite par le chemin qui s’éloignait ainsi de la rivière; au point où ils se rapprochaient de nouveau, comme font le bois et la corde d’un arc à son extrémité, les arbres, en s’éclaircissant, laissaient tout à coup apercevoir une perspective d’autant plus remarquable, qu’elle était moins attendue. Tandis que l’œil pouvait suivre les sinuosités du torrent qui finissait par disparaître dans les profondeurs d’une gorge de montagnes, un nouveau point de vue s’ouvrait brusquement à droite sur l’autre rive. Un second vallon, plus petit que le premier, et son vassal en quelque sorte, y venait tomber à angle aigu comme un ruisseau qui se jette dans un fleuve; dans l’autre sens, il formait un amphithéâtre dont la crête était bordée d’une frange de rochers à pic, blancs comme de vieux ossements. Sous cette couronne, qui la rendait inaccessible dans presque tout son pourtour, la petite vallée épanouissait la richesse de ses pins toujours verts, de ses chênes aux noueux rameaux, et de son gazon frais et fleuri. Son ensemble, enfin, composait un fond digne de l’édifice pittoresque qui frappait les yeux sur le premier plan, et que l’étranger, en s’arrêtant tout à coup, se mit à contempler avec un intérêt extrême.

A la jonction des deux vallons, à leur confluent pour ainsi dire, s’élevait un vaste bâtiment d’une apparence moitié seigneuriale, moitié monastique. En cet endroit, le rivage formait, dans une étendue de plusieurs centaines de pas, un escarpement dont la tranche plongeait verticalement dans la rivière. Sur cette base solide, reposaient le château et ses dépendances. Le corps de logis principal était un grand parallélogramme d’une construction fort ancienne, mais qui avait été rebâti presque en entier au commencement du XVIe siècle. Les pierres, d’un granit grisâtre qui abonde dans les Vosges, et nuancées de veines bleues ou violettes, donnaient aux façades un aspect sombre, accru par la rareté des fenêtres, tantôt croisées à la Palladio, tantôt presque aussi étroites que des meurtrières. Un toit immense, en tuiles rouges noircies par la pluie, projetait sur toutes les faces une saillie de plusieurs pieds, comme on en rencontre encore beaucoup dans les vieilles villes du Nord. Grâce à cet auvent démesuré, les appartements du premier étage se trouvaient à l’abri des rayons indiscrets du soleil, semblables aux personnes à vue débile qui, pour la protéger contre une lumière trop vive, s’affublent d’une visière verte.

L’aspect qu’offrait cette mélancolique demeure, depuis le lieu d’où le voyageur l’avait d’abord aperçue, était celui qui la faisait paraître avec le plus d’avantages; de ce côté, elle semblait sortir immédiatement de la rivière, fondée qu’elle était sur la margelle même de la berge qui, en cet endroit, avait au moins trente pieds; cette élévation, ajoutée à celle du bâtiment, effaçait la disproportion du toit et donnait à l’ensemble une physionomie imposante; il semblait que le rocher fît partie de la construction à laquelle il servait de base, car les pierres de taille avaient fini par en prendre la couleur, et il eût été difficile de découvrir la suture du travail de l’homme et de l’œuvre de la nature, si elle n’eût été indiquée par un massif balcon de fer régnant dans toute la longueur du rez-de-chaussée, et d’où l’on pouvait goûter le plaisir de la pêche à la ligne. Deux tourelles rondes, à toits aigus, encadraient les angles de cette façade qui se reflétait dans l’eau et semblait s’y contempler d’un air d’orgueilleuse satisfaction.

Une longue allée de platanes, partant du pied de ce gothique édifice, côtoyait la rivière et formait la lisière d’un parc qui se développait sur les revers de la double vallée. Un petit pont de bois unissait à cette espèce d’avenue la route que le voyageur venait de parcourir; mais celui-ci ne parut pas disposé à profiter de cette invitation muette, à laquelle de larges gouttes de pluie donnaient plus de force. La contemplation où il était plongé l’absorbait tellement qu’il fallut pour l’en arracher la brusque interpellation d’une voix rude, qui fit entendre derrière lui ces paroles: