On dit avec justesse qu’un malheur n’arrive jamais seul. Tu as connu Mélanie, que j’avais empêchée de débuter au Vaudeville; en l’isolant de toute mauvaise compagnie, en la logeant d’une manière convenable, en exigeant qu’elle continuât de travailler, je lui avais rendu un service véritable. C’était une bonne fille, aussi douce que blanche, aussi tendre que blonde. A part son goût pour le théâtre, et une certaine indolence qui n’était pas sans charme, je ne lui connaissais aucun défaut, et je m’attachais à elle chaque jour davantage. Quelquefois, après de longues heures passées près d’elle, il me prenait je ne sais quelles fantaisies de vie retirée et de bonheur domestique. Comme les gens d’esprit ont eu de tout temps le privilège de faire des sottises, j’ignore, en vérité, jusqu’où j’aurais peut-être fini par pousser la mienne, lorsque je fus préservé du danger d’une manière inattendue.
Un soir, en arrivant chez Mélanie, je trouvai la colombe envolée. Ce grand niais de Férussac, dont je ne me défiais pas et à qui j’avais donné ses entrées, lui avait tourné la tête en exploitant sa passion pour les planches. Partant lui-même pour la Belgique, il lui avait persuadé d’y aller détrôner Mlle Prévost. Depuis, j’ai appris qu’un banquier de Bruxelles m’a vengé en enlevant à son tour cette Hélène de coulisses. Maintenant elle est tout à fait lancée et vole de ses propres ailes sur le grand chemin des bravos, des couronnes, des guinées...
—Et de l’hôpital. A sa santé! dit Marillac en buvant un verre de grog.
—Ce triple désappointement d’amour-propre, d’argent et de cœur ne causa pas, je te prie de le croire, la noire mélancolie dans laquelle je tombai bientôt; mais, à son occasion, se manifesta le mal qui couvait depuis longtemps dans mon âme, comme la douleur assoupie d’une blessure se réveille si l’on verse un caustique sur la plaie.
Il est dans chaque individu quelque sens dominant qui se développe aux dépens de ses frères, surtout lorsque l’état qu’on a embrassé répond à l’instinct de la nature. Il se creuse alors dans l’homme une sorte de canal aboutissant à l’organe principalement exercé, et où tous les autres viennent verser leur tribut. Les puissances vitales ainsi condensées se produisent au dehors et jaillissent avec une abondance qui deviendrait impossible si le corps usait également de toutes ses facultés, si l’existence filtrait par tous les pores. Éviter les déperditions partielles et concentrer la vie sur un point pour en augmenter l’action, il n’est de talent et d’individualité qu’à ce prix. Dans ce sens, Origène peut servir de type, sinon d’exemple. Il n’existe personne qui n’offre plus ou moins le sacrifice d’une partie de son être à l’autre. Dans les races athlétiques, le front se rétrécit à mesure que s’élargissent les épaules; chez les hommes de pensée, c’est le cerveau qui abuse des autres organes; vampire insatiable, tarissant parfois jusqu’à la dernière goutte de sang le corps qui lui sert de victime!—Ce vampire fut le mien.
Depuis dix ans que j’entasse roman sur poésie, vaudeville sur drame, critique littéraire sur premier Paris, j’ai vérifié souvent en moi-même, d’une manière physique, le phénomène de l’absorption des sens par l’intelligence. Bien des fois, après plusieurs nuits de travail, les cordes de mon esprit, trop violemment tendues, se relâchaient et ne rendaient plus qu’une indistincte harmonie. Alors, si je parvenais à me roidir contre cette lassitude de la nature réclamant son repos, je sentais la pression de ma volonté aspirer du plus profond de mon être des sources habituellement engourdies dans leurs vaisseaux charnels. Il me semblait creuser mes idées au fond d’une mine, au lieu de les cueillir à la surface du front. Les organes les plus matériels venaient au secours de leur chef défaillant. La substance de mon cœur jaillissait à ma tête pour la réchauffer; les muscles de mes membres communiquaient aux fibres du cerveau leur tension galvanique. Les nerfs se faisaient pensée, le sang se faisait imagination, la chair se faisait âme. Rien n’a développé mes croyances matérialistes comme cette décarnation, dont j’avais la perception sensible et pour ainsi dire visible.
Avec ces expériences physiologiques et l’abus du travail, j’avais détruit ma santé, peut-être abrégé ma vie. J’arrivais, à trente ans, le front ridé, les joues pâlies, le cœur vide et flétri. Pour quel résultat, grand Dieu! pour quel renom éphémère et stérile!
A l’époque dont je te parle, ces signes de déclin et d’épuisement prirent une intensité sous laquelle je me sentis fléchir. Franklin a comparé le cœur à une meule qui se broie elle-même lorsqu’elle n’a plus rien à moudre: j’éprouvais cela, non pas au cœur, depuis longtemps je ne le sentais guère, mais au cerveau, par où j’avais surtout vécu. Après avoir pompé mon existence jusqu’au fond de mes veines, il commençait à tarir ses propres sources. Ses fibres détendues ressemblaient à une harpe plongée dans l’eau et sourde aux doigts qui la sollicitent. Le crâne endurci se fermait à cette évaporation de l’intelligence que naguère il exhalait sans cesse comme le volcan sa fumée. Les facultés de mon âme se livraient un combat auquel je m’abandonnais quelquefois avec une sorte de rage. Ma volonté étreignait mon imagination, la terrassait pour la contraindre à faire entendre ses chants accoutumés, et mon imagination restait muette, semblable à un guerrier écrasé sous le genou de son adversaire qui aime mieux mourir que de demander merci. Souvent, pendant des heures entières, je demeurais assis, pressant mon front dans mes mains pour en faire jaillir une de ces Minerves que j’y avais rêvées, innombrables autant qu’immortelles; mon front était de roc, et je n’avais plus la hache de Mercure. L’habitude d’écrire m’avait donné à la longue une facilité de style, une habileté de faire dont je conservais encore une pratique mécanique; mais c’était tout. Je cherchais en vain une pensée au milieu de cette phraséologie redondante et vide. Sous une enveloppe plus ou moins brillante, l’art véritable était éteint; mon talent était un mort en costume de bal.
La chute de mes deux pièces m’avertit qu’on me jugeait ainsi que je me jugeais moi-même. Je me rappelai l’archevêque de Grenade, et je crus entendre Gil Blas m’annonçant la baisse de mes homélies. On ne chasse pas le public comme un secrétaire; d’ailleurs, je me rendais une trop sévère justice pour décliner l’opinion des autres. Une idée horrible m’entra tout à coup dans l’esprit: ma vie d’artiste était finie, j’étais un homme éteint; en un mot, et pour peindre ma situation d’une manière triviale, mais juste, j’avais vidé mon sac.
Je ne puis t’exprimer l’abattement où me jeta cette révélation. L’infidélité de Mélanie, à laquelle j’aurais été à peu près indifférent en tout autre temps, y mit le comble. Ce ne fut pas mon cœur qui souffrit, mais ma vanité rendue plus irritable par de récents mécomptes. Tel était donc le dénouement de tant de projets de gloire, de tant de rêves ambitieux! A trente ans je n’avais plus assez d’esprit pour faire un vaudeville, ou pour être aimé d’une grisette!