Un matin Lablanchaie entra chez moi...

—Un bon garçon de médecin, interrompit Marillac. En juillet il reçut une balle à mes côtés à l’attaque du Louvre; depuis il a mis sa croix dans sa poche; un très bon garçon qui ne croit ni à Dieu ni au diable.

—Fort peu à Dieu, pas du tout au diable.—Que faites-vous là? me dit-il en me voyant assis à mon bureau; du Calderon pour la Porte-Saint-Martin, du Montesquieu pour le Temps, ou du lord Byron pour vos belles lectrices!

Ces paroles me frappèrent comme eût pu faire un coup de stylet. C’est bien cela, pensais-je; du Calderon, du Montesquieu, du Byron! On ne dira jamais du Gerfaut.

—Docteur, je crois que j’ai un peu de fièvre, répondis-je en lui tendant la main.

—Votre pouls est agité, dit-il après un moment d’examen; mais la fièvre est plutôt dans l’imagination que dans le sang.

Je lui expliquai mon état, qui me devenait de jour en jour plus insupportable. Sans être fort dévot à la médecine, j’avais confiance en lui, et je le savais homme de bon conseil.

—Vous travaillez trop, reprit-il en hochant la tête. La tension continuelle du cerveau y détermine à la fin une excitation qui peut aller jusqu’au transport, ou un émoussement qui hébète les meilleurs esprits. Cette torpeur dans les organes de la pensée que vous éprouvez depuis quelque temps indique qu’ils ont besoin de repos. C’est un conseil que la nature vous donne, et l’on se trouve toujours mal de ne pas l’écouter. Quand on a sommeil il faut se coucher, quand on est las il faut s’arrêter. C’est le repos d’esprit qui vous est nécessaire. Allez à la campagne, mettez-vous à un régime sain et rafraîchissant; des légumes, des viandes blanches, du lait le matin, peu de vin et surtout pas de café. Faites un exercice modéré, tuez des perdreaux et des lièvres; écartez toute idée irritante; lisez le Musée des familles ou le Magasin pittoresque. Si vous trouvez quelque petite paysanne fraîche, gentille et qui se lave les mains, filez avec elle une passion idyllique. Ce régime fera sur votre cerveau l’effet d’un cataplasme émollient et, avant six mois, l’aura ramené à son état normal.

—Six mois! m’écriai-je; mais, bourreau de docteur, dites-moi donc alors de laisser croître ma barbe et mes ongles comme Nabuchodonosor. Six mois! Pas six semaines, pas six jours. Vous ne savez pas que rien n’égale ma haine pour la campagne, les perdreaux crus et les bergères. Au nom du ciel, trouvez-moi un autre remède.

—Nous avons l’homœopathie, dit-il en souriant. L’Hahnemann devient très à la mode.