—Va pour l’homœopathie!

—Vous connaissez le principe du système: Similia similibus! Vous avez eu la fièvre, redonnez-vous la fièvre; vous avez la petite vérole, inoculez-vous à triple dose. Pour ce qui vous concerne, vous êtes un peu usé et blasé, comme nous le sommes tous dans cette Babylone; ayez donc recours, comme remède, aux excès qui vous ont conduit à cet état. Votre organisme, fatigué par les passions, éprouve une prostration générale; essayez d’une bonne passion qui vous galvanise, qui chauffe votre sang à le brûler, qui tende vos nerfs à les faire éclater. Homœopathisez-vous moralement. Ça peut vous guérir, ça peut vous tuer; je m’en lave les mains.

—Le docteur est plaisant, m’écriai-je quand il fut parti. Ne semble-t-il pas que les passions soient comme les cinq sous du Juif errant, qu’il n’y ait qu’à mettre la main à sa poche pour en tirer une à sa convenance et selon le besoin?

Cependant cette idée, quelque bizarre qu’elle me parût, m’avait frappé. Le premier conseil de Lablanchaie était sans contredit fort raisonnable; mais je ne pouvais vaincre mon aversion pour la belle nature et le farniente pastoral. Sacrifier six mois de mon existence à un avenir incertain était chose impossible à moi qui avais toujours escompté ma vie comme ma fortune. Je me décidai à essayer du second moyen.

Me voilà donc en quête d’une passion, et me tâtant partout pour découvrir où l’épiderme serait le plus sensible au moxa que je voulais m’appliquer. Je songeai d’abord à l’amour, mais sans pouvoir retenir un mélancolique sourire. Depuis bien longtemps nous avions réglé nos comptes, et je vivais avec lui dans une paix semblable à celle de la tombe. J’avais tant aimé! J’avais prodigué avec une sorte de rage la puissance de tendresse que la nature avait mise en moi. Ma bouche avait tari le calice enchanté, depuis les parfums subtils qui nagent à la surface jusqu’à la lie amère que le fond recèle; et puis j’avais tant écrit sur cette passion, tant marié de petites filles au Vaudeville, tant séduit de belles pécheresses dans mes drames, que les créations chimériques de mon esprit avaient consumé le peu de flamme échappée aux réalités fougueuses de ma jeunesse.

Il existe entre l’artiste et l’auditoire impressionné par son œuvre une sympathie pleine de réactions, dont la séduction est irrésistible. Que de fois, au théâtre, caché au fond d’une loge lorsqu’on jouait une de mes pièces, je me suis enivré des émotions dont j’étais la cause. Ces femmes qui paraient la salle, semblables à une ceinture de fleurs, ces femmes radieuses de leur élégance, de leur beauté, de leur rang, de leur richesse, ces femmes n’étaient plus en ce moment ni à leurs maris, ni à leurs amants, ni à elles-mêmes, elles étaient à moi. C’était moi qui fondais au feu de ma passion la glace de ces esprits dédaigneux ou indifférents, moi qui faisais ruisseler jusqu’au fond de leurs cœurs le torrent de lave débordant du mien. De moi comme d’un astre fécond jaillissaient des rayons pénétrants dont le contact faisait tressaillir les plus froides, frissonner les plus coquettes. Et quand palpitaient les blanches poitrines demi-nues, quand les joues se teignaient d’un pourpre éclatant, quand des pleurs longtemps retenus voilaient les yeux brillants et durs en apparence comme le diamant, les jets magnétiques de mon intelligence s’épanouissaient en baisers pour aspirer avec amour ces beaux seins haletants, ces rougeurs et ces larmes brûlantes. Je sentais refluer jusqu’au fond de mon être la mer passionnée dont j’avais soulevé les orages. Mon souffle, comme la brise du soir, avait passé sur toutes ces fleurs charmantes, et leurs calices entr’ouverts par ses caresses exhalaient mille parfums délicieux que savourait mon orgueil.—Oh! que ces belles dames que je faisais pleurer m’auraient haï sans doute, si en ce moment elles avaient pu me comprendre. Il est tant de manières de posséder une femme! Un esprit remué dans ses fibres les plus intimes par les accents de votre voix, un regard qui s’anime ou se trouble aux tableaux tracés par votre main, un cœur qui se colle à votre cœur, fût-ce pour un instant, qui s’exalte, se calme ou se désespère avec vous et par vous, sont-ils donc d’un moindre abandon qu’un corps qui se livre? Il est un harem des âmes dont le génie est le sultan. Que le beau sexe me pardonne d’avoir cru quelquefois, sous la fascination de mes succès, que si je jetais le mouchoir à ses houris, quelques-unes ne dédaigneraient pas de le ramasser! N’ai-je pas assez expié les voluptés de ces passions bizarres par l’épuisement et l’impuissance du cœur auxquels m’avait réduit leur abus?

L’amour était donc pour moi un mort dont il était inutile d’évoquer la cendre. Restait l’ambition, passion égoïste, mais forte et digne. J’en sentais le germe développé en moi avec trop de puissance pour que je voulusse risquer son avortement en le laissant prématurément éclore. Ramper afin de monter me semblait honteux. Je ne pouvais consentir à gravir l’arbre par la base, et mes positions n’étaient pas prises pour arriver à la cime de plain-pied, comme il convenait à mon orgueil. Si l’amour était pour moi un passé, l’ambition n’était encore qu’un avenir. J’avais trop de sens pour le compromettre par une expérience dont je ne me dissimulais pas la folie.

Le jeu!—Je suis sauvé! m’écriai-je quand cette idée me vint, voici mon moxa. S’il n’agit pas, c’est que je suis décidément ossifié, et alors je n’ai plus qu’à me jeter dans la Seine. Le jeu, en effet, était une passion pour laquelle mes organes étaient restés vierges. Il m’avait toujours paru l’éteignoir de l’intelligence, et j’en avais fui les sensations comme abrutissantes, mais sans méconnaître leur pouvoir. Dans le cours d’anatomie morale que j’avais suivi, ainsi que doit le faire tout écrivain désireux d’étudier la nature avant de la peindre, j’avais pénétré plusieurs fois dans ces antres où l’on égorge avec approbation et privilège du gouvernement le repos et l’honneur des familles. Là, j’avais vu des yeux brillant d’une ardeur si fiévreuse, des fronts creusés de rides si profondes, des lèvres si atrocement crispées, si cadavéreusement blanchies, qu’il m’avait pris pour l’idole de ces lieux une horreur involontairement respectueuse.—Tu es réellement très grand, démon infernal! m’étais-je écrié plusieurs fois en sortant d’un de ces gouffres, le front serré comme par un bandeau de fer.—Ce fut à ce Moloch que je résolus de demander ma guérison.

En cinq minutes mon plan fut fait. J’allai prendre vingt mille francs chez mon banquier, et j’entrai dans la maison de jeu la moins ignoble que je pus imaginer. Je m’étais promis de ne pas lever la séance avant d’avoir gagné cent mille francs, ou perdu la totalité de ma mise. Dans le premier cas, je prenais la poste et je me rendais à Cherbourg; là, je m’embarquais pour le Mexique, pour la Chine, pour l’Indoustan, n’importe le lieu, pourvu qu’il me dépaysât par son contraste avec Paris. Je fumais le calumet dans le wigham des Peaux-Rouges; je m’endormais à l’ombre des bananiers d’Haïti; je chassais les tigres dans les forêts de Mysore; j’avais des éléphants pour chevaux, des nègres pour valets, des bayadères pour maîtresses; je me plongeais enfin corps et âme dans les jouissances inconnues d’un autre hémisphère. Si je perdais, cet échec développerait sans doute en moi le besoin de le réparer et le goût du jeu; alors, il est vrai, je courais grand risque de me ruiner; mais, ma fortune détruite, la nécessité arrivait avec ses exigences inspiratrices. Je désirais presque perdre, car il me semblait que le souffle de l’adversité recélait le germe qui devait de nouveau féconder mon talent. Mon projet me parut donc admirable; de toute manière je n’avais qu’à gagner.

Je me mis à jouer gravement et froidement; j’avais combiné une martingale qui n’eût peut-être pas obtenu l’approbation des piqueurs de cartes émérites, mais qui annonçait du moins que je ne voulais pas perdre mon argent en clerc d’avoué. Au bout d’une heure de chances heureuses j’avais gagné soixante-cinq mille francs, mais j’avais décidé qu’il m’en fallait cent mille, et je continuai.