—Ne penses-tu pas qu’il y aurait quelque chose à faire sur le crétin? Veux-tu que nous bâclions un drame à crétins? ça serait peut-être assez gentil.
—Cela ne vaudrait ni Caliban ni Quasimodo: ainsi, fais-moi le plaisir d’épargner tes frais d’imagination et d’écouter, car j’arrive à la partie intéressante de mon récit.
—Dieu soit loué! dit l’artiste en lâchant une bouffée énorme.
—Le lendemain matin, l’Anglais se fit servir du thé dans son lit et tourna le nez du côté de la ruelle, quand je lui fis la proposition d’aller à la Mer de glace. Cette fois l’imitation d’Alfieri me parut un peu forte, et, laissant mon flegmatique compagnon enveloppé dans ses draps jusqu’au menton, je me mis seul en route pour le Montanvert.
La matinée était magnifique. Un soleil joyeux glissant sur toute la chaîne des montagnes, vertes au pied, blanches au front, en faisait étinceler les saillies, comme si elles eussent été d’un métal poli, tandis que de gigantesques crevasses se creusaient verticalement dans une redoutable obscurité. Un brouillard épais roulait ses nuages au fond de la vallée; plus haut, au milieu des noirs sapins, les cascades ruisselaient en pluie de diamant; puis, les glaciers ouvraient çà et là leurs lacs de saphir aigus et dentelés; enfin, sur l’azur foncé du ciel, les cimes couvertes de neiges éternelles et les aiguilles de granit se découpaient avec la précision d’une silhouette. L’extrême transparence de l’atmosphère rendait plus appréciables à l’œil les riches détails de cet ensemble colossal, et plus tranché le contraste admirable des forêts, des rochers et des glaces.
Plusieurs petites troupes de voyageurs, les uns à pied, les autres montés sur des mulets, côtoyaient les bords de l’Arve, ou gravissaient déjà au flanc de la montagne. De loin, on eût dit des bandes de fourmis, et cet extrême rapetissement faisait mieux comprendre que tout le reste les immenses proportions du paysage. Pour moi, j’étais seul; je n’avais pas même pris de guide, ce pèlerinage étant trop fréquenté pour que cela fût nécessaire. Par exception je me sentais assez gai, et j’éprouvais une élasticité de corps et d’esprit depuis longtemps inconnue. Je me mis donc à grimper courageusement le rude sentier qui mène à la mer de glace, en m’aidant du long bâton à corne de chamois que j’avais pris à l’auberge.
A chaque pas, je respirais avec un plaisir nouveau l’air pur et frais du matin; je contemplais vaguement les différents effets de soleil ou de brouillards, et les accidents du chemin, qui tantôt s’élevait presque droit, tantôt suivait une ligne horizontale en côtoyant l’abîme ouvert à sa gauche. De moment en moment les rubans argentés de l’Arve et de l’Aveyron semblaient se rétrécir, tandis que les arêtes des pics supérieurs se détachaient plus nettes et plus vives. Parfois le bruit d’une avalanche roulait subitement comme un tonnerre lointain et se répétait d’écho en écho. Au-dessous de moi une troupe d’étudiants allemands répondait à la voix des glaciers par un chœur d’Oberon. Suivant les détours du sentier, j’apercevais, à travers les sapins, et pour ainsi dire sous mes pieds, leurs redingotes teutoniques, leurs barbes blondes et leurs casquettes grosses comme le poing. Paresseusement abandonné à ces impressions d’air pur, de beau paysage et de vagues harmonies, j’éprouvais une sensation de bien-être, un plaisir à vivre, qui se manifestaient d’une manière puérile. Tout en marchant, quand le sentier n’était pas trop escarpé, je m’amusais à lancer mon bâton ferré contre les arbres qui le bordaient; et je me souviens que j’étais fort content quand j’avais atteint mon but; ce qui, je dois en convenir, n’arrivait pas souvent.
Au milieu de ce divertissement innocent, j’approchais de la région où commence le règne des plantes alpestres. J’aperçus tout à coup, au-dessus de moi, une pelouse émaillée de rhododendrons; sous le feuillage noir des sapins, ces fleurs, semblables à des touffes de lauriers-roses, produisaient un effet dont je fus séduit. Avec une ardeur d’écolier, je quittai le sentier pour les atteindre plus tôt; et, lorsque j’en eus cueilli un bouquet, je lançai ma pique en donnant victorieusement un coup de gosier tyrolien à l’instar des étudiants, mes compagnons de pèlerinage.
Un cri d’effroi répondit au mien. Mon bâton ferré avait, dans son vol, traversé le sentier à un endroit où celui-ci faisait un coude. Au même instant j’y vis poindre la tête d’un mulet dont les oreilles étaient renversées de terreur, puis le reste du corps, et sur ce corps une femme penchée, près de tomber dans l’abîme. La frayeur me rendit immobile. Tout secours était impossible à cause de l’étroitesse du chemin, et la vie de cette étrangère se trouvait à la merci de son sang-froid et de l’intelligence de sa monture. Enfin, l’animal sembla reprendre courage et se remit à marcher en baissant toutefois la tête, comme s’il eût encore entendu siffler à ses oreilles la terrible javeline. Je me laissai glisser précipitamment du rocher où j’étais, et, saisissant le mulet par la bride, j’achevai de le tirer de ce mauvais pas; je le conduisis ainsi, pendant quelque temps, jusqu’à un endroit où, le sentier s’élargissant, le danger cessait.
J’adressai alors quelques excuses à la personne dont je venais de compromettre la vie par mon imprudence, et pour la première fois je pus la regarder avec attention. Elle était jeune et bien faite; une robe de soie noire prenait à ravir sa taille élancée; son chapeau de paille était attaché à la selle, et de longs cheveux châtains, débouclés par l’air du matin, flottaient un peu en désordre sur ses joues fort pâles. En entendant ma voix elle ouvrit les yeux, que le péril lui avait fait fermer machinalement; ils me parurent les plus beaux que j’eusse vus de ma vie.