Elle regarda le précipice et détourna la tête en frissonnant. Sa vue s’arrêta ensuite sur moi et se fixa sur la touffe de rhododendrons que je tenais à la main. L’effroi de sa figure fit place à l’instant même à une expression de curiosité enfantine.

—Les jolies fleurs! s’écria-t-elle d’une voix fraîche et vibrante; monsieur, est-ce là le rhododendron?

Je lui présentai mon bouquet sans répondre; et, comme elle hésitait à le prendre:

—Si vous me refusez, lui dis-je, je ne croirai pas à votre pardon.

Pendant ce temps, les personnes avec qui elle était nous avaient rejoints. Il y avait deux autres femmes, trois ou quatre hommes à cheval et plusieurs guides. Au premier mot de rhododendron, un assez gros beau monsieur, mis avec prétention, et en qui je dépistai du premier coup d’œil un patito de la belle étrangère, s’élança de son mulet et gravit la pente escarpée, pour se mettre en quête des fleurs que l’on semblait désirer; mais au moment où il redescendait tout essoufflé, une énorme botte à la main, la jeune dame avait déjà pris mon bouquet.

—Merci, monsieur de Mauléon, lui dit-elle d’un air un peu moqueur; offrez cela à ces dames. Puis, me saluant d’un léger signe de tête, elle donna un coup de cravache à son mulet, qui se remit en marche. Le reste de la société la suivit et défila devant moi en me regardant au passage comme si j’eusse été un des grands Namaquois; le gros fashionable surtout me lança un coup d’œil presque impertinent; mais je ne fus pas tenté de lui chercher querelle pour un regard plus ou moins poli. Quand la cavalcade se fut éloignée, j’allai reprendre mon bâton que je trouvai enfoncé dans le tronc d’un énorme sapin suspendu au bord du précipice, et je continuai de monter, les yeux fixés sur la jolie amazone en robe de soie noire qui chevauchait devant moi, les cheveux au vent et mon bouquet à la main.

J’arrivai quelques minutes après au pavillon du Montanvert, où se trouvait déjà une nombreuse compagnie, composée surtout d’Anglais. On y pouvait distinguer autant d’espèces de voyageurs que Sterne en dénombre. Dans un coin de l’unique chambre qui sert d’hospice, le voyageur positif à table, et se préparant aux jouissances de la mer de glace par une tranche de saucisson de Bologne et une bouteille de vin de Montméliant; sur la pelouse, le voyageur sentimental, ouvrant sa poitrine à l’air des Alpes et cherchant d’un œil extatique le chamois perché aux cimes des rochers, et le fraisier fleurissant au bord de la glace; près de lui le voyageur statisticien, un plan de Chamouny à la main et en vérifiant l’exactitude, aiguille par aiguille, glacier par glacier: aiguille du Dru, aiguille Verte, aiguille des Charmoz, il lui fallait son compte; une seule de moins, c’en était fait pour lui du plaisir du voyage.

Pour moi, je dois avouer une seconde fois la frivolité, ou plutôt le raffinement de mon goût; le spectacle vraiment admirable offert à mes yeux m’intéressait beaucoup moins que la jeune étrangère qui, en ce moment, descendait avec la légèreté d’une sylphide le petit chemin de la mer de glace, à travers d’énormes blocs de granit, galet gigantesque qu’elle roule depuis le haut de la vallée.

Je ne sais quel mystérieux instinct me liait dès lors à cette femme. J’en avais rencontré de beaucoup plus belles, dont la vue m’avait laissé dans une indifférence parfaite. Celle-ci m’avait frappé d’abord. La singularité de cette première entrevue entrait sans doute pour beaucoup dans mon impression. J’éprouvais du plaisir à voir qu’elle avait conservé mon bouquet; elle le balançait d’une main en s’appuyant de l’autre sur une pique semblable à la mienne, arme indispensable pour une pareille expédition.

Les deux autres dames et même les hommes qui l’accompagnaient s’arrêtèrent presque au bord de la glace. M. de Mauléon voulut s’acquitter de son emploi de cavalier servant, mais à la première crevasse il fit halte à son tour sans manifester une plus longue envie de lutter avec les chamois. La jeune femme sembla éprouver un malicieux plaisir à contempler l’attitude prudente du sigisbé, et, loin d’écouter les recommandations qu’il lui adressait, elle se mit à courir sur le glacier en franchissant, à l’aide de son bâton, les fentes dont il était sillonné.