—Paix, interrompit Gerfaut; je n’ai pas fini. Fume et écoute.

Je suivis Mme de Bergenheim jusqu’à Genève. Elle y était allée d’ici avec sa tante et avait profité de ce voyage pour voir le mont Blanc. Le lendemain de son retour, elle partit pour revenir chez elle, sans que je l’eusse rencontrée de nouveau; mais j’avais son nom, qui ne m’était pas inconnu. Je l’avais entendu prononcer dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain, et je savais que pendant l’hiver j’aurais certainement l’occasion de la voir.

Je restai donc à Genève, livré à une sensation aussi nouvelle qu’étrange. Son action se porta d’abord au cerveau, dont je sentis la glace se fondre et les sources prêtes à jaillir. Je pris la plume avec une passion semblable à un accès de rage. En quatre jours j’eus achevé deux actes du drame que je faisais alors. Jamais je n’ai rien écrit de plus nerveux et de plus coloré. Mon démon familier battait dans mes artères, courait dans mon sang, bouillonnait sous les parois de mon front comme s’il les eût voulu briser pour éclore plus vite. Ma main ne répondait plus à la course de mon imagination, et pour suivre cette cavale emportée, j’étais obligé d’écrire en hiéroglyphes.—Adieu les rêveries creuses du spleen et les méditations à la Werther! Le ciel était bleu, l’air pur, la vie bonne et heureuse. Mon talent n’était pas mort.

Quand ce premier jet se fut ralenti, l’image de Mme de Bergenheim, que j’avais à peine entrevue pendant ce temps, me revint sous une forme moins vaporeuse; je pris un plaisir extrême à me rappeler les plus petites circonstances de notre rencontre, les moindres détails de ses traits, l’ensemble de sa toilette, sa manière de marcher ou de porter la tête. Les choses dont j’avais conservé l’impression la plus vive étaient la douceur extrême de ses grands yeux bruns, la vibration presque enfantine de sa voix, une vague odeur d’héliotrope dont ses cheveux étaient parfumés, enfin la pression de sa taille souple sur mon bras et contre ma poitrine. Je me surprenais quelquefois à m’étreindre moi-même pour me rendre cette dernière sensation, et alors je ne pouvais m’empêcher de rire de ma préoccupation, digne d’un amoureux de quinze ans.

J’étais si convaincu de mon impuissance d’aimer, que l’idée d’une passion sérieuse ne me vint pas d’abord à l’esprit. Cependant, la pensée de ma belle voyageuse grandissait de plus en plus dans mon souvenir et menaçait de tout envahir. Je me soumis alors à une analyse scrupuleuse; je cherchai le siège précis de ce sentiment dont je subissais déjà le joug involontaire; pendant quelque temps encore, je me persuadai que ce n’était là qu’une exaltation de mon cerveau, une de ces ardeurs d’imagination dont j’avais éprouvé plus d’une fois les titillations passagères. Mais bientôt je compris que le mal ou le bien—car pourquoi nommer l’amour un mal?—avait pénétré dans les plus nobles régions de mon être, et je sentis mon cœur s’agiter comme un vivant enseveli qui cherche à sortir de sa tombe. Dans les cendres du volcan que je croyais éteint, une fleur germa et s’épanouit soudain, parfumée des odeurs les plus suaves, parée des couleurs les plus charmantes. L’enthousiasme naïf, la foi dans l’amour, tout le brillant cortège des fraîches illusions de la jeunesse revint comme par enchantement saluer la nouvelle rose de ma vie; il me sembla moi-même être créé une seconde fois, création au-dessus de la première, puisque j’y assistais en intelligence, puisque j’en comprenais les mystères en en savourant les délices. A l’aspect de cette destinée de régénération, mon passé ne fut plus à mes yeux qu’une ombre au fond d’un abîme. Je me tournai vers l’avenir avec la religion du musulman qui s’agenouille en regardant l’Orient, et je pris en pitié mon esprit, en pensant au cœur qui venait de m’être donné.—J’aimais!

Je revins à Paris, et je mis d’abord en réquisition Casorans, qui connaît le faubourg Saint-Germain de Dan à Bersheba.

—Mme de Bergenheim, me dit-il, une femme à la mode, pas très jolie, assez spirituelle, fort aimable. C’est une de nos coquettes à seize quartiers de noblesse et à vingt-quatre carats de vertu, qui ont toujours à leur char deux patients accouplés et un troisième sous verge, sans qu’il soit possible de trouver mot à dire sur leur conduite. En ce moment, Mauléon et d’Arzenac composent l’attelage; je ne connais pas le sous verge.—Elle doit passer l’hiver ici chez sa tante, Mlle de Corandeuil, une des plus laides et des plus méchantes vieilles filles de la rue de Varennes.—Le mari est un brave garçon, qui, depuis la révolution de Juillet, vit dans ses terres, coupe ses bois et tue ses sangliers sans s’inquiéter autrement de sa femme.

Il me nomma ensuite les maisons que ces dames fréquentaient principalement, et me quitta en me disant d’un air narquois: