—Tiens-toi bien si tu veux essayer la puissance de tes séductions sur la petite baronne: qui s’y frotte s’y pique!

Ce renseignement, de la part d’une vipère comme Casorans, me satisfit de toute manière. Évidemment la place n’était pas prise; imprenable, c’était autre chose.

Avant le retour de Mme de Bergenheim, je commençai à me montrer assidu dans les maisons dont mon ami m’avait parlé. Ma position au faubourg Saint-Germain est singulière, mais bonne, à mon avis; j’y ai assez de liens de famille pour être soutenu par plusieurs si je suis attaqué par beaucoup, et c’est l’essentiel. Grâce à mes œuvres, je suis, il est vrai, regardé comme un athée et un jacobin; à part ces deux petits travers, on me trouve assez bien. Puis, comme il est notoire que j’ai repoussé certaines avances du gouvernement actuel et refusé l’an dernier la croix d’honneur, cela fait compensation et me lave à moitié de mes crimes. De plus, je passe pour avoir une certaine érudition en blason, que je dois à un de mes oncles, dénicheur déterminé de prétentions généalogiques. Cela m’attire une considération dont je ris quelquefois en voyant des personnes qui me détestent cordialement me saluer comme le curé de Saint-Eustache saluait Bayle, de peur que je ne tire à leur saint. D’ailleurs, en ce pays-là, je ne suis plus Gerfaut de la Porte-Saint-Martin ou du libraire à la mode, je suis le vicomte de Gerfaut.—Avec tes idées de bourgeois, tu ne comprends peut-être pas...

—Bourgeois! cria Marillac en bondissant sur son fauteuil, qu’est-ce que tu me chantes là? as-tu envie que demain nous allions nous couper la gorge avant déjeuner? Bourgeois! pourquoi pas épicier? Je suis artiste, entends-tu?

—Ne te fâche pas; je voulais dire qu’en certains lieux le titre de vicomte a conservé une puissance de séduction que tu ne lui supposais peut-être pas d’après tes idées artistiques, mais plébéiennes, de l’an de grâce 1832.

—A la bonne heure.

—Aux yeux des personnes qui tiennent encore aux hochets nobiliaires, et toutes les femmes sont du nombre, vicomte est une recommandation. Il y a dans ce nom je ne sais quoi de fluet et de cavalier qui sied très bien à un jeune célibataire. De tous les titres, duc hors ligne, c’est celui qui a le meilleur air. Molière et Regnard ont fait tort à marquis. Comte s’est furieusement embourgeoisaillé, grâce aux sénateurs de l’empire. Quant à baron, à moins de s’appeler Montmorency ou Beaufremont, c’est le galon de laine de la noblesse; vicomte, au contraire, est sans reproche; il exhale un parfum mêlé d’ancien régime et de jeune France; enfin Chateaubriand est vicomte.

Au faubourg Saint-Germain je suis donc vicomte d’abord, homme d’esprit ensuite, à supposer que j’aie quelque esprit, comme veulent bien le dire mes flatteurs. Je relie mes œuvres avec mes parchemins, je roule mon talent dans mon titre comme une pilule un peu amère dans une poudre sucrée. Voilà ma recette pour faire digérer les énormités de mes abominations aux douairières et aux chevaliers de Coblentz.

En parlant gentilhommerie, je reviens à mon propos. Je feuilletais un jour, par hasard, l’article de ma famille dans le Dictionnaire de Saint-Allais; je trouvai qu’en 1569 un de mes ancêtres, Christophe de Gerfaut, avait épousé une demoiselle Iolande de Corandeuil.

—O mon aïeul! ô mon aïeule! m’écriai-je, vous aviez d’étranges noms de baptême; mais n’importe, je vous rends grâce. Vous allez me servir de grappin d’abordage; je serai un grand maladroit si, à la première rencontre, la vieille tante esquive le Christophe.