Quelques jours après, j’allai chez la marquise de Chameillan, une des plus saintes maisons du noble faubourg. Quand j’y arrive, je suis habitué à produire la sensation que causerait sans doute Belzébuth s’il mettait le pied dans un des salons du paradis. Ce soir-là, je fis mon effet ordinaire. Lorsqu’on m’annonça, je vis une certaine ondulation de têtes dans les groupes des jeunes femmes qui se parlaient à l’oreille, beaucoup de regards curieux fixés sur moi, et parmi ces beaux yeux, deux plus beaux que tous les autres: c’étaient ceux de la belle voyageuse du Montanvert.
J’échangeai avec elle un rapide regard, un seul; après avoir salué la maîtresse de la maison, je me mêlai à la foule des hommes et j’interrogeai un ex-pair sur je ne sais quelle question politique, en évitant de regarder de nouveau du côté de Mme de Bergenheim.
Un moment après, Mme de Chameillan vint offrir au pair une carte pour le whist; il s’excusa, ne pouvant rester.
—Je n’ose pas vous prier de faire la partie de Mlle de Corandeuil, me dit-elle en se tournant vers moi; d’ailleurs, je n’entends pas assez mal mes intérêts et le plaisir de ces dames, pour vous exiler à une table de jeu.
Je pris la carte qu’elle m’offrait à demi, avec un empressement qui dut lui faire supposer que j’étais devenu pendant mon voyage un petit Bewerley.
Mlle de Corandeuil était bien la laide et revêche personne dont m’avait parlé Casorans; mais eût-elle été plus effroyable que les sorcières de Macbeth, j’étais décidé à faire sa conquête. Je commençai donc à jouer avec une attention inaccoutumée. J’étais son partner, et je connais par expérience l’horreur profonde qu’inspire aux vieilles femmes la perte de leur argent. Jamais je n’ai souhaité de réussir au jeu comme ce soir-là. Grâce au ciel, nous gagnâmes. Mlle de Corandeuil, qui a quarante mille livres de rentes, n’était nullement insensible à un bénéfice de deux ou trois louis. Ce fut donc avec un air presque gracieux qu’en quittant la table elle me fit compliment sur ma manière de jouer.
—Je contracterais volontiers avec vous, me dit-elle, une alliance offensive et défensive.
—L’alliance est déjà contractée, mademoiselle, répondis-je, en prenant la balle au bond.
—Comment cela, monsieur? reprit-elle en levant la tête d’un air de dignité, comme si elle se fût apprêtée à repousser quelque phrase impertinente.