Je me redressai gravement de mon côté et j’imprimai à mes traits une physionomie féodale.

—Mademoiselle, je tiens à honneur d’appartenir à votre famille, d’un peu loin à la vérité, et c’est ce qui me fait parler d’alliance entre nous comme de chose déjà conclue. En 1569, un de mes ancêtres, Christophe de Gerfaut, capitaine des arquebusiers du roi Charles IX, épousa Mlle Iolande de Corandeuil, une de vos grand’tantes.

—Iolande est en effet un nom de ma famille, repartit la vieille fille avec le sourire le plus affable que comportât son visage; je le porte encore moi-même. Les Corandeuil, monsieur, n’ont jamais renié leurs alliances, et c’est un plaisir pour moi de reconnaître ma parenté avec un homme tel que vous. Nous traitons de cousins des alliés de 1300.

—Je suis plus rapproché de vous de trois siècles, repris-je à mon tour d’une voix insinuante; puis-je espérer que cette bonne fortune sera à vos yeux un titre qui m’autorise à vous présenter mes respects?

Mlle de Corandeuil répondit à ma tartuferie par une permission de l’aller voir octroyée dans les termes les plus polis. Mon attention n’était pas tellement absorbée par notre dialogue que je ne visse, pendant ce temps, dans une glace, l’intérêt avec lequel Mme de Bergenheim suivait de l’œil ma conversation avec sa tante; mais je n’eus garde de me retourner et je la laissai partir sans lui adresser un second regard.

Trois jours après, j’allai faire ma première visite. Mme de Bergenheim reçut mon salut en femme prévenue, et par conséquent préparée. Nous échangeâmes encore un seul regard rapide et profond, mais ce fut tout. Profitant ensuite des visites assez nombreuses qui assuraient à chacun sa liberté, je me mis à observer d’un œil exercé le terrain où je venais de poser le pied.

Avant la fin de la soirée, j’avais reconnu la justesse des renseignements de Casorans. Parmi tous les hommes qui étaient là, je ne trouvai réellement que deux prétendants en titre: M. de Mauléon, dont l’insignifiance était notoire, et M. d’Arzenac, qui, au premier coup d’œil, pouvait paraître plus dangereux. Grâce à une centaine de mille livres de rentes, d’Arzenac, homme de qualité d’ailleurs, jouit dans le monde d’une des plus belles positions qu’on puisse désirer; il n’est au-dessous ni de son nom ni de sa fortune; irréprochable dans ses mœurs comme dans ses manières; suffisamment instruit; d’une politesse exquise, mais réservée; connaissant parfaitement le terrain qu’il pratiquait; faisant, avec cela, plus de frais auprès des femmes qu’il n’est d’usage parmi les pachas de la jeune France, il était, sans contredit, la fleur des pois du salon de Mlle de Corandeuil. Malgré tous ces avantages, un examen attentif me démontra que sa position était désespérée. Mme de Bergenheim le recevait fort bien, trop bien. Elle l’écoutait ordinairement avec un sourire, dans lequel on pouvait lire un certain degré de reconnaissance pour les attentions qu’il lui prodiguait. Elle le voyait volontiers à sa suite au bois de Boulogne, car il est fort beau cavalier; enfin, il était son partner favori pour le galop, qu’il danse avec une perfection hongroise. Là s’arrêtaient ses succès.

Au bout de quelques jours, le terrain étant scrupuleusement exploré, et les prétendants, grands ou petits, passés au crible l’un après l’autre, il me fut prouvé que Clémence n’aimait personne.

—Elle m’aimera, dis-je, le soir où ma conviction fut définitivement arrêtée. Pour formuler d’une manière aussi tranchante l’accomplissement de mon désir, je me fondais sur les propositions suivantes, qui sont pour moi des articles de foi:

Aucune femme n’est infaillible,