L’amour seul préserve de l’amour.
Donc, la femme qui n’aime pas, et qui a résisté à neuf amants, cédera au dixième.
Il ne s’agissait que d’être ce dixième. Ici commençait le problème à résoudre.
Mme de Bergenheim n’était mariée que depuis trois ans; son mari, jeune et de bonne mine, passait généralement pour le modèle des époux: si ces dernières considérations avaient peu d’importance, la première était d’un grand poids. Selon toute probabilité, il était trop tôt. Sans être belle, elle plaisait beaucoup et à beaucoup; second obstacle, la sensibilité chez les femmes se développant presque toujours en raison inverse de leurs succès. Elle avait de l’esprit; même observation. Elle était merveilleusement aristocrate. Or je savais que si les grandes dames sont plus que toutes les autres esclaves de leurs amants, elles se vengent volontiers sur les aspirants de cette soumission au génie masculin. Enfin, fort à la mode, fort courtisée, fort enviée, elle se trouvait sous la surveillance spéciale des dévotes, des vieilles filles, des beautés en retraite, en un mot de toute cette maréchaussée féminine, dont les yeux, la bouche et les oreilles semblent avoir mission expresse de désoler les cœurs sensibles, en veillant à la conservation des bonnes mœurs.
Cette masse de difficultés, dont aucune ne m’échappait, plissait mon front d’autant de rides que si j’eusse été chargé de résoudre instantanément toutes les propositions d’Euclide. Elle m’aimera! ces mots flamboyaient sans cesse devant moi; mais le moyen d’atteindre ce but? Nulle idée satisfaisante ne me venait. Les femmes sont si capricieuses, si profondes, si indéchiffrables! Avec elles c’est chose si tôt faite que de se perdre! une fausse démarche, une gaucherie, un manque de tact ou d’intelligence, un quart d’heure trop tôt ou trop tard! Une seule chose était évidente: il fallait un grand déploiement de séductions, un plan complet de stratégie galante; mais lequel?
Il était loin de nous, ce paradis terrestre du Montanvert, où j’avais pu, en moins de temps qu’il n’en faut pour une contredanse, l’exposer à la mort, la sauver ensuite, et lui dire, pour conclusion: «Je vous aime!» Dans les salons, la passion n’a pas ces allures libres et dramatiques; à la lueur des bougies, les fleurs se flétrissent; l’atmosphère des bals et des fêtes oppresse de sa tiédeur étouffante le cœur, si prompt à se dilater à l’air pur des montagnes; à Paris, l’inattendu et l’entraînement du glacier eussent été folie ou inconvenance. Là-bas, peut-être, dès le premier jour, une naïve sympathie, plus forte que les conventions sociales, nous eût faits, l’un pour l’autre, Octave et Clémence. Ici, elle était la baronne de Bergenheim, j’étais le vicomte de Gerfaut. Il me fallait forcément rentrer dans la route ordinaire, commencer le roman par la première page, sans savoir comment y rattacher le prologue.
Quel serait donc mon plan de campagne?
Me ferais-je homme aimable? chercherais-je à captiver son attention et ses bonnes grâces par cette continuité de petits soins, de flatteries délicates, d’assiduités habiles qui constituent ce qu’on appelle classiquement l’art de faire sa cour? Mais d’Arzenac s’était emparé de ce rôle et le remplissait avec une supériorité qui rendait toute concurrence impraticable. Je voyais, d’ailleurs, où cela l’avait mené. Pour enflammer ce cœur, il fallait une étincelle plus active qu’une galanterie de dameret, qui flattait la vanité sans arriver jusqu’à l’âme.