Il y avait le système passionné, l’amour ardent, dévorant et féroce. Il est des femmes sur qui des soupirs convulsivement tirés du fond de l’estomac, des sourcils froncés d’une manière fantastique, des yeux dont on ne voit que le blanc, et qui semblent dire: Aime-moi, ou je te tue! produisent un effet prodigieux. J’avais moi-même éprouvé la puissance de cette fascination en l’exerçant un jour, par désœuvrement, sur une bonne et blonde créature qui trouvait ravissant d’avoir pour amant un Raoul barbe-bleue. Mais les coins un peu abaissés de la bouche de Clémence renfermaient parfois une expression d’ironie qui eût bravé Othello lui-même.
Elle a de l’esprit et elle le sait, me disais-je; l’attaquerai-je par là? Les femmes aiment assez cette petite guerre; cela leur donne l’occasion d’étaler un trésor de jolies mines, de bouderies piquantes, de frais éclats de rire, de caprices gracieux dont elles connaissent l’effet. Serai-je le Bénédict de cette Béatrix? Mais avec cela on ne fait guère qu’un prologue, et je désirais fort arriver à l’épilogue.
Je passai successivement en revue les différentes routes qu’un amant peut prendre pour arriver à son but; je récapitulai toutes les méthodes plus ou moins infaillibles de séduction; en un mot, je répétai ma théorie comme un lieutenant qui va commander l’école de bataillon.—Quand j’eus fini, je me trouvai aussi peu avancé qu’au commencement.
—Au diable les systèmes! m’écriai-je; je ne serai pas si dupe que d’adopter avec préméditation un rôle de roué, tandis que je me sens appelé à jouer au naturel celui d’amant. Sentir vaut mille fois mieux qu’analyser. Fasse des expériences de Lovelace qui voudra! pour moi j’aimerai; à tout prendre, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour plaire.—Et je sautai dans le torrent, la tête la première, sans plus m’inquiéter du lieu d’abordage.
Tandis que je combinais mon attaque, Mme de Bergenheim s’était mise sur ses gardes et avait fait de son côté des préparatifs de défense; intriguée de ma réserve, qui contrastait singulièrement avec ma conduite presque extravagante lors de notre première entrevue, son intelligence de femme y avait pressenti un plan qu’elle se proposait bien de déjouer. J’étais deviné en partie, mais je devinais tout à fait: j’avais donc l’avantage.
Je ne pus m’empêcher de sourire en remarquant sa coquetterie traîtresse, lorsque je me décidai à suivre naïvement les inspirations de mon cœur, au lieu de choisir pour guide les calculs de mon esprit. Chaque fois que je tenais sa main en dansant avec elle, je croyais sentir une petite griffe prête à percer la peau glacée du gant. Mais, en attendant l’égratignure, c’était patte de velours bien douce et bien abandonnée; et moi, qui me prêtais de tout mon pouvoir à sa tromperie, je ne me sentais pas trop dupe. Avec l’espèce d’éclat que jetait sur moi une réputation bien ou mal méritée, il était évident que je lui paraissais une conquête de quelque prix, une victime à laquelle on ne pouvait trop prodiguer les fleurs pour l’amener jusqu’à l’autel de l’immolation. Pour première chaîne autour de mon cou, le Mauléon, le d’Arzenac et tutti quanti me furent sacrifiés sans que j’eusse besoin de solliciter d’un regard ce licenciement général. J’interprétai comme je devais cette réforme. Je compris qu’on voulait concentrer contre moi toutes les séductions, afin de ne me laisser aucun moyen de salut; on négligeait les lièvres pour courre le cerf. Tu voudras bien excuser ma fatuité.
Cette conduite me blessa d’abord, puis je la lui pardonnai, lorsqu’un examen plus attentif m’eût appris à mieux connaître le caractère de cette adorable femme. Chez elle, la coquetterie n’était pas un vice du cœur ou une indélicatesse de l’esprit; c’était l’enfantillage d’une âme inoccupée; n’ayant rien de mieux à faire, elle s’y livrait comme à un passe-temps légitime, sans y mettre ni importance ni scrupule. Comme toutes les femmes, elle aimait à plaire; ces succès étaient doux à sa vanité; l’encens lui portait peut-être parfois à la tête, mais, au milieu de ce tourbillon, son cœur restait dans une paix aussi candide que parfaite. Elle trouvait si peu de danger pour elle-même à ce jeu qu’elle jouait: il ne lui paraissait pas qu’il pût en avoir de fort sérieux pour les autres, et peut-être ne s’en inquiétait-elle guère. Les passions véritables ne sont pas tellement communes, par les salons de Paris, qu’une jolie femme doive concevoir de fort grands remords de plaire sans aimer. Le pistolet de Werther n’entre pas d’ordinaire dans le mobilier des élégants du boulevard de Gand.
Mme de Bergenheim était donc coquette avec une ingénuité et une confiance sans égales. N’ayant appris l’amour nulle part, pas même de son mari, elle regardait son petit manège comme un droit de son état, conquis le jour de ses noces, ainsi que les diamants et les cachemires. Il y avait dans le timbre plus frais que touchant de sa voix, dans l’innocence de ses grands yeux, qu’elle laissait quelquefois reposer sur les miens sans songer à les détourner, dans une sorte d’élasticité générale qui semblait marquer sa place à la danse plus qu’au divan, enfin dans mille nuances fines et délicates qu’un amant seul sait apprécier, quelque chose qui disait: je n’ai jamais aimé. Pour moi, je le crus; on est si heureux de croire!
Loin de m’inquiéter du piège, j’y donnai au contraire tête baissée, et je présentai mon front au joug avec une docilité dont elle dut, je pense, se divertir; mais j’espérais bien ne pas être seul à le porter. Une coquette qui se pavane froidement au soleil de ses triomphes ressemble à ces maîtres nageurs qui font admirer aux spectateurs la grâce de leurs poses; qu’un courant imprévu se rencontre, l’artiste est entraîné, et noyé quelquefois, sans qu’il lui serve beaucoup de faire la coupe avec élégance. Jetez Célimène dans le courant d’une passion véritable—je n’entends pas la brutalité d’Alceste,—il est à parier que la coquetterie sera emportée par l’amour; j’avais une telle foi dans le mien, que je croyais pouvoir préciser le moment où je commanderais à la victoire, sûr d’être obéi.
Tu sais que, l’hiver dernier, la tristesse et l’ennui étaient d’étiquette dans un certain monde mis en deuil par la révolution de Juillet. Les réunions étaient fort rares; il n’y avait ni bals ni grandes soirées; c’est à peine si l’on se permettait de danser au piano en petit comité. Une fois que je fus installé sur un pied convenable dans le salon de Mlle de Corandeuil, cela me servit au lieu de me nuire, en me donnant l’occasion de voir plus souvent Clémence dans une espèce d’intimité.