Il serait trop long de te détailler ici les mille incidents qui composent l’histoire de toutes les passions. Profitant de sa coquetterie, qui la portait à me bien accueillir, pour me faire expier ensuite mes succès, ma passion pour elle fut bientôt chose convenue entre nous; elle m’écoutait en riant, en se moquant; mais enfin elle ne me contestait pas le droit de parler. Elle avait fini par prendre mes lettres, après avoir été contrainte de les recevoir par une foule de stratagèmes où j’usais, en vérité, une imagination incroyable. J’étais donc écouté et lu; je n’en demandais pas davantage.
Dès le premier instant, mon amour avait été son secret ainsi que le mien; mais chaque jour je faisais étinceler à ses yeux quelque facette inattendue de ce prisme aux mille couleurs. Même après lui avoir répété cent fois combien je l’adorais, ma tendresse avait donc encore pour elle l’attrait de l’inconnu. J’avais réellement au cœur quelque chose d’intarissable, et j’étais sûr de l’enivrer à la fin de ce philtre que je lui versais incessamment et qu’elle buvait en se jouant comme un enfant.
Un jour, je la trouvai rêveuse. Pendant le moment très court où je pus lui parler, elle ne me répondit pas avec son enjouement habituel; l’expression de ses yeux était changée, leur éclat avait quelque chose de plus intérieur et de moins rayonnant; au lieu de m’éblouir de leur splendeur excessive, comme cela m’était quelquefois arrivé, il me sembla qu’ils s’amollissaient en se fixant sur les miens et que mon regard pénétrait leurs prunelles humides et attendries; elle tenait les paupières un peu baissées, comme si elle eût éprouvé de la fatigue à être ainsi contemplée par moi. En me parlant, sa voix avait une vibration sourde et amortie, un je ne sais quoi indéfinissable dont la langueur alla au fond de mon âme. Elle ne m’avait jamais regardé de ces yeux, elle ne m’avait jamais parlé de cette voix. Ce jour-là, je sus qu’elle m’aimait.
Je revins chez moi, le ciel dans le cœur, car je l’aimais aussi, cet ange si séduisant; je l’aimais avec une tendresse dont je m’étais cru incapable ou déchu. A la violence du sentiment dont j’étais pénétré, je m’indignais de ces lieux communs qui veulent qu’on ne sache bien aimer que la première fois, comme si le moment véritable de comprendre la passion dans son immensité et dans ses nuances les plus subtiles n’était pas à cette époque où la vie n’est plus un rêve et n’est point encore un souvenir, où l’homme ne la voit ni devant ni derrière lui, mais la sent en lui-même et l’use avec une sorte de rage, car il sait combien est unique et fugitive dans l’existence cette période qui porte toutes les facultés à l’apogée de leur force et de leur plénitude.
Quand je revis Mme de Bergenheim, je la trouvai complètement changée à mon égard: une gravité glaciale, un sérieux impassible, une fierté ironique ou dédaigneuse, avaient remplacé l’abandon attractif de sa première manière d’être. Malgré ma forte détermination d’aimer avec candeur, il m’était impossible de revenir à l’âge heureux où les sourcils froncés de la belle idole que l’on courtise vous inspirent tout d’abord l’idée d’aller vous jeter à l’eau. Je ne pouvais m’isoler de mon expérience. Mon cœur était rajeuni, mais ma tête était restée vieille. Je ne me désespérai donc pas le moins du monde de ce changement d’humeur et de la bourrasque qu’il me présageait. Depuis longtemps je l’attendais, je la désirais. Ne faut-il pas traverser la lune rousse pour atteindre le printemps?
Maintenant, me disais-je, la coquetterie est tournée, enlevée, battue sur tous les points; il n’en sera plus guère question. On a vu que la partie était un peu trop forte et que la campagne n’était pas tenable. On va s’enfermer dans la place, pour s’y occuper de la défense et non plus de l’attaque. Nous passons donc de la période des sourires aimables, des doux regards, des demi-aveux, à celle de l’effarouchement, de la sévérité, de la pruderie, en attendant les remords et les désespoirs du dénouement. Je suis sûr qu’elle fait en ce moment un appel complet de ses troupes de résistance. A partir d’aujourd’hui, vont entrer en ligne le devoir, la fidélité conjugale, l’honneur et autres beaux sentiments qui demanderaient un dénombrement à la façon d’Homère. Au premier assaut, tous ces gros bataillons de ménage vont faire une furieuse sortie; si je parviens à les culbuter et à me loger dans les fossés de la place, il y aura alors convocation de l’arrière-ban, et l’on fera pleuvoir sur ma tête, en guise de pierres et de poix bouillante, la vertu, la religion, le ciel et l’enfer.
—Tout le tremblement du conjungo, dit Marillac.
—Je calculai la puissance et la durée approximative de ces différents moyens de défense. Le tout me parut une question de temps, dont, à quelques jours près, on pouvait fixer le terme. Tant pour le mari, tant pour le confesseur. Je méritais d’être souffleté pour ma présomption; je le fus.
Pour une victoire, il faut un combat. Malgré tous mes efforts, toutes mes ruses, toutes mes roueries en un mot, il me fut impossible d’obtenir ce combat; je ne réussis pas même, malgré mes provocations, à faire éclater la vertueuse bordée conjugale que j’attendais. Mme de Bergenheim resta enveloppée dans sa réserve systématique, avec une prudence et une habileté incroyables d’après son caractère. Pendant toute la fin de l’hiver, je ne trouvai plus une seule fois l’occasion de lui parler sans témoins. Comme j’avais fini par rendre tous les soirs ma figure presque inamovible dans le salon de sa tante, elle n’y venait jamais que lorsqu’il y avait déjà du monde; elle ne sortait plus seule, et partout où je pouvais la rencontrer, j’étais sûr de la voir établir entre nous un triple rempart de femmes, au milieu desquelles il m’était impossible de lui adresser un mot. Enfin, c’était une résistance désespérée, et pourtant elle m’aimait. Je voyais ses joues pâlir insensiblement; ses yeux, si brillants, étaient souvent cernés comme si le sommeil les eût fuis; quelquefois je les surprenais attachés sur moi lorsqu’elle croyait n’être pas aperçue; mais alors elle les détournait aussitôt.