Elle avait été coquette et indifférente, elle était maintenant aimante, mais vertueuse. Je me donnais à tous les démons imaginables.
Le printemps était revenu. Un soir, j’allai chez Mlle de Corandeuil, indisposée depuis quelques jours. Je fus reçu cependant, probablement par une erreur du domestique. En entrant dans le salon j’aperçus Mme de Bergenheim; elle était seule et brodait, assise sur un divan. Il y avait plusieurs vases de fleurs dans les embrasures des fenêtres, dont les rideaux ne laissaient pénétrer qu’un demi-jour mystérieux. Ces parfums de camélias et d’héliotropes, cette espèce d’obscurité, la solitude où je la trouvais, me portèrent à la tête un enivrement soudain; je fus obligé de m’arrêter un instant pour apaiser le battement de mon cœur.
Elle s’était levée en entendant prononcer mon nom; sans parler, sans quitter sa broderie, elle me montra un fauteuil et se rassit; mais, au lieu d’obéir, je me laissai tomber à genoux devant elle et je pris ses deux mains, qu’elle ne retira pas. Il m’eût été impossible de lui dire un autre mot avant: je t’aime! Je lui dis donc toute ma tendresse. Oh! j’en suis sûr, mes paroles pénétrèrent jusqu’au fond de son âme, car je les sentais brûler en sortant de la mienne. Elle m’écouta sans m’interrompre, sans me répondre, le visage penché vers moi, comme si elle eût respiré une fleur. Et quand je la suppliai de me parler, quand j’implorai un seul mot, mais un mot de son cœur, elle retira une de ses mains prisonnières et la posa sur mon front en le renversant par ce geste si familier aux femmes. Elle me regarda longtemps ainsi; ses yeux mouraient sous leurs paupières, et leur langueur était si pénétrante qu’il vint un moment où je fermai les miens, ne pouvant plus la supporter. La fascination de ce regard, le contact de sa main sur mes cheveux, me plongèrent pendant un instant dans une torpeur magnétique d’une volupté si douce que je désirais en mourir.
Un frisson qui la fit tressaillir, et dont je reçus la commotion électrique, me réveilla. En ouvrant les yeux, je vis sa figure baignée de larmes. Elle s’était jetée en arrière et me repoussait. Je me levai avec impétuosité, je m’assis à ses côtés et je la pris dans mes bras.
—N’est-ce pas que je suis bien malheureuse? dit-elle. Et elle se laissa tomber sur ma poitrine en sanglotant.
—Madame la comtesse de Pontiviers, annonça le domestique, que j’aurais assassiné de grand cœur, ainsi que la bohémienne dont il était suivi.
Je n’ai plus revu à Paris Mme de Bergenheim. Le lendemain je fus obligé d’aller à Bordeaux pour ce procès que tu connais. A mon retour, au bout de trois semaines, elle était partie depuis longtemps. J’ai appris, enfin, qu’elle était ici, et j’y suis venu. Voilà où en est mon drame.
Maintenant, tu penses bien que je ne t’ai pas raconté cette longue histoire pour le plaisir de te faire veiller jusqu’à une heure du matin. J’ai voulu t’expliquer qu’il s’agit pour moi d’une chose sérieuse, afin que tu ne refuses pas ce que j’ai à te demander.
—Je te vois venir, dit Marillac d’un air pensif.