—C’est un monsieur; mais je ne lui ai pas demandé son nom.

—Faites entrer.

Aux premiers mots du domestique, Clémence s’était levée, en jetant son ouvrage sur le fauteuil; elle fit un mouvement pour sortir, mais, par réflexion, elle vint se rasseoir et reprit sa tapisserie avec une nouvelle ardeur, indifférente en apparence à ce qui allait arriver.

—Monsieur de Marillac, annonça le laquais en ouvrant une seconde fois la porte.

Mme de Bergenheim jeta un coup d’œil rapide sur l’individu qui se présentait et respira ensuite fortement.

Après avoir rétabli l’harmonie de sa coiffure à la Périnet, l’artiste entra dans le salon en s’élargissant les épaules et en se cambrant la taille. Serré à étouffer dans sa courte redingote de voyage et balançant avec aisance un minime chapeau gris, il salua respectueusement les deux femmes et se posa ensuite comme un portrait de Van Dyck.

A l’aspect de cette figure formidablement barbue, Constance éprouva une terreur qui dompta l’instinct de son caractère hargneux. Au lieu de sauter, selon son usage, aux jambes du nouvel arrivant, elle se réfugia, en poussant des grognements sourds, sous le fauteuil de sa maîtresse; celle-ci, au premier coup d’œil, partagea, sinon la frayeur, au moins une partie de la répulsion de son carlin. Parmi ses nombreuses antipathies, Mlle de Corandeuil haïssait la barbe. Sentiment commun à toutes les vieilles femmes, qui tolèrent peu les moustaches:—les hommes n’en portaient pas en 1780.

Les yeux de Marillac s’arrêtèrent d’abord involontairement sur les tableaux et les autres détails pittoresques d’une chambre qui avait droit à l’attention d’un connaisseur; mais il comprit que le moment n’était pas opportun pour se livrer à une contemplation artistique et qu’il fallait laisser les morts pour les vivants.

—Mesdames, dit-il, je dois avant tout vous demander pardon d’entrer ainsi sans avoir eu l’honneur de vous être présenté. J’espérais trouver ici M. de Bergenheim, avec qui je suis fort lié. On m’avait dit qu’il était au château.

—Les amis de mon mari, monsieur, n’ont pas besoin de présentation chez lui, répondit Clémence; M. de Bergenheim ne tardera sans doute pas à rentrer.—Et avec un geste gracieux elle lui montra un fauteuil.