—Mais, pour dire la vérité, répondit le jeune homme, l’art m’absorbe passablement.
—Quant à moi, je n’ai jamais pu parvenir à dessiner un nez qui ne ressemblât pas à une oreille, et réciproquement. Sans cet honnête Barignier, qui avait la complaisance de revoir mes plans, je courais grand risque de sortir fruit sec de Saint-Cyr.—Au reste, messieurs, quand vous serez las de croquer des sapins et des masures, je vous ferai tuer quelques sangliers de premier calibre.—Êtes-vous chasseur, monsieur de Gerfaut?
—J’aime beaucoup la chasse, répondit l’amant avec une rare effronterie.
La conversation continua ainsi en lieux communs, ordinaires entre gens qui se voient pour la première fois. Lorsque le baron avait parlé de l’installation des deux amis au château, Octave avait jeté les yeux sur Mme de Bergenheim en sollicitant une approbation tacite de sa conduite; mais ce fut en vain. L’air soucieux et sombre, Clémence remplissait avec une contrainte visible les devoirs de politesse imposés à une maîtresse de maison. Pendant tout le reste de la soirée sa conduite ne changea pas, et Gerfaut n’essaya même plus par un seul regard de fléchir la sévérité qu’elle paraissait vouloir adopter à son égard. Toutes ses attentions furent réservées pour Mlle de Corandeuil et pour Aline, qui écoutait avec un plaisir peu dissimulé celui qu’elle regardait comme son sauveur; car le danger qu’elle avait couru souriait de plus en plus à la jeune fille.
Après le souper, Mlle de Corandeuil proposa une partie de whist à M. de Gerfaut, dont le talent lui avait laissé un souvenir admiratif. Le poète accepta ce divertissement avec un empressement égal à l’enthousiasme qu’il avait témoigné pour la chasse, et tout aussi véridique. Christian et sa sœur, petite joueuse en herbe comme toute sa famille, complétèrent la partie, tandis que Clémence, reprenant sa tapisserie, écoutait d’un air distrait les propos de Marillac. Ce dernier eut beau appeler à son secours l’art et le moyen âge, exprimer la quintessence de ses mots les plus incisifs, de ses récits les plus impressionnants, le succès ne répondit pas à ses efforts. Aussi, au bout d’une heure, avait-il la conviction profonde que Mme de Bergenheim n’était, à tout prendre, qu’une femme d’un esprit assez ordinaire et fort au-dessous de la passion qu’elle avait inspirée à son ami.
—Sur mon âme, pensa-t-il, j’aime cent fois mieux Reine Gobillot. Il faudra que demain j’aille faire un tour de ce côté-là.
Lorsqu’on se sépara, Gerfaut, ennuyé de sa soirée et blessé de la réception de Clémence, qui surpassait tout ce qu’il attendait de son humeur capricieuse, adressa un profond salut à la jeune femme, en la regardant d’un air qui signifiait:
—Je suis ici malgré vous; j’y resterai malgré vous; vous m’aimerez malgré vous.
Mme de Bergenheim répondit à ce regard par un autre non moins expressif, où l’amant le plus enclin à la fatuité devait lire:
—Faites ce que vous voudrez; j’ai autant d’indifférence pour votre amour que de dédain pour votre présomption.