Quand Mme de Bergenheim eut longtemps épanché en soupirs étouffés, en sanglots convulsifs, la douleur de cette passion qu’elle ne pouvait arracher de son sein, elle prit une résolution désespérée. A la manière dont M. de Gerfaut avait pris position au château dès le premier jour, elle reconnut qu’il était réellement le maître du terrain. L’espèce d’engouement qu’avait pour lui Mlle de Corandeuil, les habitudes courtoises et hospitalières de Christian, devaient lui donner la possibilité de prolonger son séjour autant qu’il le jugerait convenable. Elle se compara elle-même à un général assiégé, qui voit l’ennemi sur ses remparts.
—Eh bien, je m’enfermerai dans la citadelle! dit-elle en souriant malgré elle, au milieu de ses larmes. Puisque cet homme insupportable s’est emparé de mon salon, je resterai dans ma chambre; nous verrons s’il osera essayer d’arriver jusque-là.
En secouant sa jolie tête d’un air de défi, elle ne put s’empêcher cependant de jeter les yeux dans les angles de cette chambre à peine éclairée par une veilleuse. Elle se mit sur son séant, écouta pendant un moment avec une sorte d’inquiétude, et regarda fixement comme si les yeux noirs d’Octave eussent dû étinceler tout à coup dans l’obscurité. Quand elle se fut assurée que tout était tranquille et que les battements de son cœur troublaient seuls le silence, elle continua son plan de défense.
Elle décida que le lendemain elle serait malade et garderait le lit au besoin, jusqu’à ce que son persécuteur se fût décidé à battre en retraite; elle se fit à elle-même un serment solennel d’être ferme, courageuse, inébranlable; ensuite elle essaya de prier. Il était deux heures après minuit. Pendant quelque temps, l’immobilité de Clémence eût pu faire croire qu’elle venait enfin de s’endormir. Tout à coup elle se leva. Sans passer un peignoir, elle alluma une bougie à la veilleuse, poussa les verrous aux portes de sa chambre et vint ensuite près des fenêtres, dont l’entre-deux formait une saillie assez grande à cause de l’épaisseur du mur. Un portrait du duc de Bordeaux y était suspendu; elle le souleva et pressa un bouton caché dans une rosace de la boiserie. Un panneau s’ouvrit, en laissant voir une étroite place vide à l’angle du mur dont il dissimulait l’irrégularité. La tablette de cette espèce d’armoire avait pour meuble unique un coffret en palissandre; elle ouvrit cette cassette mystérieuse, et, après y avoir pris un paquet de lettres, revint à son lit avec l’avidité d’un avare qui va contempler son trésor.
N’avait-elle pas lutté et prié? n’avait-elle pas offert en expiation, à l’autel tyrannique du devoir, les larmes de ses yeux, la pâleur de ses joues, les tortures de son âme? ne venait-elle pas de prendre en face de Dieu et d’elle-même un engagement sacré qui devait la protéger contre sa faiblesse? n’était-elle pas une femme vertueuse enfin, et n’avait-elle pas payé assez cher un moment de triste bonheur? Était-ce un crime de respirer un instant l’air embaumé de la vie d’amour, à travers les grilles de ce cachot qu’elle venait de sceller de sa propre main; logique admirable des cœurs tendres, qui, ne pouvant dompter leur nature, souffrent pour se trouver moins coupables, et revêtent un cilice, afin que chaque palpitation rencontre une douleur qui lui pardonne!
En paix avec elle-même, elle lut comme lisent les femmes qui aiment; languissamment étendue, le front appuyé sur sa main, elle tirait ses lettres une à une du sein où elle les avait placées. Elle buvait des yeux et de l’âme le poison de ces phrases brûlantes; elle respirait avec enivrement cette passion exaltée dont elle était le principe et qui l’encensait des parfums les plus suaves de l’adoration et de la prière; elle laissait sa rêverie se balancer sans résistance au gré de ces mélodies qui bercent, mais qui n’endorment pas; elle se baignait abandonnée dans cette onde magique, dont chaque goutte est une caresse, chaque ondulation une volupté. Et quand un des cris invincibles de la passion qui implore éveillait tous les échos de sa tendresse, quand un de ces mots qui courent par les veines comme un frisson frappait d’un appel magnétique au sanctuaire le plus secret de son âme, elle se renversait en fermant les yeux et en pressant sur ses lèvres le froid papier qui la brûlait. En ces moments, les lettres sur le cœur, c’était la main d’Octave; la lettre sur la bouche, c’était le baiser d’Octave; elle l’appelait, éperdue et folle; elle se donnait tout entière, en disant d’une voix expirante:—Je t’aime! je suis à toi.
...Clémence tirait ses lettres une à une du sein où elle les avait placées...
—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE
Lorsqu’Aline entra le matin chez sa belle-sœur, selon son habitude, celle-ci n’avait pas besoin de feindre l’indisposition qu’elle avait méditée, tant les sensations de cette nuit d’insomnie avaient pâli ses joues et altéré ses traits; il était difficile d’imaginer un plus parfait contraste que celui des deux jeunes femmes en ce moment. Mme de Bergenheim, étendue dans son lit, immobile et blanche comme le drap qui l’enveloppait, ressemblait à Juliette endormie sur son tombeau; Aline, rose, vive, pétulante, avait, plus encore que de coutume, l’air page que lui reprochait Mlle de Corandeuil. On eût dit Chérubin déguisé en demoiselle et prêt, malgré ce travestissement, à poursuivre Suzanne ou à voler le ruban de sa maîtresse. Sur sa physionomie, l’adolescence féminine éclatait dans tout son luxe de folle insouciance, de désir vague, d’expansion naïve, de confiance sans bornes, d’engouement facile et capricieux. C’était cette grâce encore enfantine, plus vive que douce, plus gentille que touchante, qui rend les jeunes filles charmantes aux yeux, mais peu éloquentes au cœur, car elles sont les fleurs du point du jour, fraîches jusqu’à la verdeur, et plus riches de couleurs que de parfums.