En contemplant ces joues si rosées, ces yeux si brillants, cette vie si pleine d’avenir, Clémence put à peine étouffer un soupir. Elle se rappela le temps où elle était ainsi, où le chagrin glissait sur son front sans le pâlir, où les larmes étaient séchées en sortant de ses yeux; elle aussi avait eu ses jours insouciants et joyeux, ses rêves de bonheur sans mélange.

Aline, après lui avoir présenté son front comme un enfant qui demande un baiser, voulut la lutiner suivant son habitude; mais sa belle-sœur lui demanda grâce par un geste languissant.

—Est-ce que vous êtes souffrante? demanda la jeune fille avec inquiétude, et en s’asseyant sur le bord du lit.

Mme de Bergenheim sourit avec effort.

—Remerciez-moi de ma mauvaise santé, dit-elle, car elle va vous mettre dans les honneurs; je ne pourrai sans doute pas descendre pour le dîner, et il faudra que vous me remplaciez. Vous savez que cela fatigue ma tante d’avoir à s’occuper des autres.

Aline fit une moue semblable à celle d’un sous-lieutenant qui se trouverait investi du commandement d’une division sans se sentir la capacité innée du grand Condé.

—Si je croyais que vous parliez sérieusement, répondit-elle, je vous jure que j’irais me mettre au lit tout de suite.

—Enfant! ne serez-vous pas maîtresse de maison à votre tour, et ne faut-il pas vous y habituer d’avance? C’est une excellente occasion, et avec ma tante pour guide, vous êtes sûre de vous en tirer à merveille.

Ces dernières paroles n’avaient pas été dites sans malice, car la jeune femme savait que, de tous les mentors possibles, Mlle de Corandeuil était celui qu’Aline redoutait le plus.

—Je vous en prie, ma bonne sœur, reprit celle-ci en joignant les mains, ne soyez pas malade aujourd’hui. C’est encore votre migraine d’avant-hier. Levez-vous, et venez faire un tour dans le parc; l’air vous guérira, j’en suis sûre, et...