Séjour à Tizgi Ida ou Baloul. Tizgi est une bourgade isolée, d’environ 400 feux ; elle est construite en long sur les premières pentes du flanc gauche de l’Ouad Aqqa. Au pied du village, les bords et le lit du cours d’eau sont occupés par des cultures ombragées de palmiers (bou souaïr) ; ceux-ci ne sont pas serrés comme à Tisint et à Tatta : ils sont espacés, et se mêlent de trembles, de figuiers et d’oliviers. Le fond de la vallée est sablonneux ; les flancs sont de hautes parois de roche jaune, escarpées, s’élevant à 150 mètres au-dessus du lit de la rivière. Comme son nom l’indique, Tizgi est située dans une gorge resserrée entre de hautes montagnes, kheneg très étroit que l’Ouad Aqqa traverse en ce point. Le village est construit partie en pisé, partie en pierres grossièrement cimentées ; pas de mur d’enceinte. La rivière est à sec au pied des maisons et dans les jardins ; de nombreux canaux pleins d’eau claire et courante arrosent ces derniers.
Tizgi Ida ou Baloul. (Vue prise d’une maison du village, dans la direction du sud-est.)
Croquis de l’auteur.
A partir d’ici, on ne voit plus de khent ; le costume des indigènes ne se compose que de laine. Les femmes sont vêtues de laine blanche et portent sur la tête un voile spécial au pays : c’est une pièce rectangulaire de laine noire ayant un mètre de long, avec un gland noir à chaque coin. Elles s’en couvrent le visage dès qu’elles aperçoivent un homme. Les femmes de cette région font montre d’une grande modestie : en rencontre-t-on sur les routes ? on les voit s’arrêter à plusieurs pas, faire un à-droite ou un à-gauche, et demeurer au bord du chemin, la figure voilée et le dos tourné, jusqu’à ce qu’on soit passé. Les hommes portent des ḥaïks de laine blanche ou des djelabias et, par-dessus, soit le bernous blanc, soit plus souvent le khenîf. Pas de modification dans les armes, sauf qu’il n’y a plus de fusils à deux coups. Tels sont les costumes à Tizgi, tels je les trouverai chez les Isaffen, les Iberqaqen et les Ilalen.
15 janvier.
Nous quittons Tizgi à 10 heures du matin. Notre hôte nous escorte jusqu’à midi : après, on peut marcher seul ; le pays n’est plus périlleux. En sortant de Tizgi, nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa. Au bout de peu de temps, il reçoit l’Ouad Tizert et fait un brusque coude vers le nord. A partir de là, sa vallée se transforme : le fond prend 600 mètres de large ; les flancs sont de hauts talus rocheux, celui de droite plus élevé et à crêtes plus éloignées que celui de gauche. La rivière est large de 60 mètres ; son lit desséché, où poussent de distance en distance des palmiers isolés, se déroule au milieu de la vallée. Le sol de celle-ci est de sable, tantôt durci, tantôt humide ; des champs, qui garnissent les rives de l’ouad, en occupent une partie. On entre sur le territoire des Isaffen. A peu de distance en amont de nous s’aperçoit un bois de dattiers ; nous marchons droit sur lui. Plus on avance, plus le sol devient mouillé ; dans les champs, les tiges vertes des orges commencent à sortir de terre ; en dehors poussent des tamarix et, à leur pied, du gazon. Bientôt nous arrivons aux palmiers ; ce sont des bou souaïr : d’ici au point où nous quitterons l’ouad et de là aussi loin que s’étendra la vue, le fond de la vallée en sera couvert. Mélangés d’autres arbres fruitiers, ils ombragent de vertes cultures et entourent une foule de villages qui s’échelonnent le long de la rivière : ces villages appartiennent aux Aït Tasousekht, l’une des trois fractions des Isaffen. Nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa, tantôt à l’ombre des dattiers, tantôt en longeant la lisière, jusqu’au point où il reçoit l’Ouad Iberqaqen ; sur cet espace, la vallée reste la même, si ce n’est qu’elle se rétrécit peu à peu de manière à avoir en dernier lieu 200 à 300 mètres de large ; de plus, la proportion des palmiers diminue à mesure que l’on monte ; celle des autres arbres, grenadiers, caroubiers, amandiers, oliviers, augmente : auprès des villages inférieurs des Isaffen, il n’y avait guère que des dattiers ; au-dessus de Tamsoult, les autres essences dominent. A partir du même lieu, un filet d’eau courante de 1 à 2 mètres de large serpente dans le lit de la rivière, à sec auparavant. A 1 heure et demie, nous arrivons au confluent de l’Ouad Iberqaqen : nous gagnons les bords de ce nouveau cours d’eau et le remontons ; nous entrons en même temps dans la tribu qui lui a donné son nom. En quittant l’Ouad Aqqa, on en voit la vallée se continuer à perte de vue, toujours la même, long ruban vert se déroulant entre les montagnes, les villages des Isaffen le semant çà et là de points bruns.
La vallée de l’Ouad Iberqaqen est moins importante que celle d’où nous sortons : étroitement encaissée entre des talus rocheux, elle a 50 mètres de large ; le fond est rempli de palmiers ombrageant des cultures qui se prolongent en escaliers sur les premières pentes des flancs. Le lit de l’ouad a 8 mètres de large et est couvert de galets ; il est à sec ; de larges canaux, pleins jusqu’au bord, coulent sur les deux rives, apportant l’eau de la montagne aux habitations et aux cultures. Des villages, qui appartiennent aux Iberqaqen, s’échelonnent de distance en distance, suspendus aux premières assises du roc. A partir de Toug el Khir, la vallée se rétrécit encore : elle n’a plus que 30 mètres ; en même temps les flancs deviennent plus escarpés : ce sont des talus de roche jaune très raides, hauts de 100 à 150 mètres. Les plantations qui s’étageaient sur leurs premières pentes disparaissent ; le fond seul ne cesse d’en être couvert ; les palmiers diminuent et font place aux oliviers et aux amandiers. Les villages sont toujours nombreux ; à chaque coude où la vallée s’élargit, on en voit un. A 3 heures et demie, nous arrivons dans celui de Tidgar où nous ferons gîte ; nous descendons chez un ami de Ou Ạddi.
Haute vallée de l’Ouad Iberqaqen.