28 avril.

Du Todṛa au bassin de la Mlouïa, je serai en plein pays des Berâber. D’ici à l’Ouad Ziz, la région à traverser est une vaste plaine déserte semée d’oasis. Elle est sans cesse parcourue par plusieurs fractions des Berâber, surtout par les Aït Melṛad et les Aït Atta. Comme la mésintelligence règne en ce moment entre Aït Melṛad et Aït Atta d’une part, et de l’autre entre les deux grandes branches des Aït Atta, les Aït Zemroui et les Aït Ḥachchou, il me faudra trois zeṭaṭs d’ici à Qçar es Souq : un des Aït Melṛad et deux des Aït Atta. Je me suis, pendant mon séjour à Taourirt, assuré de ceux qui me conduiront au Ferkla. Ils doivent me prendre aujourd’hui ; on passera la nuit au qçar de l’un d’eux, dans le bas Todṛa : demain matin on partira pour le Ferkla, en se joignant à la caravane qui y va tous les mardis.

Départ de Taourirt à 4 heures du soir. Arrivée à Tadafals, mon gîte, à 7 heures. Je n’ai fait que longer la lisière de l’oasis, cheminant tout le temps dans l’étage inférieur de la plaine ; il ne cesse pas d’être uni ; le sol y est sablonneux en restant dur. A hauteur des dernières localités du Todṛa, commence sur la rive gauche de la rivière et assez loin d’elle un massif isolé de collines basses que je côtoierai pendant la marche de demain. A Aït Mḥammed finit l’excavation dans laquelle coulait l’Ouad Todṛa. A partir de là, le lit est au niveau de la plaine. Chemin faisant, j’ai traversé l’Ouad Imiṭeṛ (60 mètres de large ; lit de sable ; à sec) ; au point où je l’ai passé, une digue en maçonnerie barrait le cours de la rivière ; c’est l’ouvrage de ce genre le mieux construit que j’aie vu au Maroc.

29 avril.

Départ à 6 heures du matin. Bientôt qçars et palmiers disparaissent sur les rives de l’Ouad Todṛa. Le lit s’en dessèche, et je suis dans le désert. Je chemine dans la plaine où je me trouvais hier, marchant entre l’Ouad Todṛa et le massif qui s’élève à sa gauche ; le sol est de sable blanc, pur auprès de la rivière, semé de petits cailloux noirs aux abords des collines ; au pied de celles-ci, la terre en est couverte comme d’une écaille. Peu de végétation : dans les régions pierreuses, quelques touffes de thym ; dans le sable, qui occupe la portion la plus grande, un peu de melbina et de jujubiers sauvages. Je vois au sud, bornant la plaine, les premières pentes du Petit Atlas portant encore le nom de Saṛro, ligne sombre de hauteurs tourmentées, aux flancs de roche noire et luisante, avec de minces filets de neige apparaissant çà et là sur les crêtes. Vers le nord, une partie de l’étage inférieur et le talus rose qui le borde sont masqués pendant une portion du trajet par les collines dont je suis le pied : celles-ci forment un massif gris, aux flancs rocheux et nus, aux côtes douces, élevé de 30 à 40 mètres ; il s’élève isolé dans la plaine, occupant la partie centrale du triangle dont le Todṛa, le Ferkla et le Ṛeris sont les sommets. Au delà de sa ligne mince, apparaît dans le lointain une longue chaîne de hautes montagnes brunes : les premiers échelons du Grand Atlas. Tel est ici l’étage inférieur de la plaine, où je marche jusqu’au Ferkla. A 1 heure, j’atteins les premiers palmiers de l’oasis ; à 1 heure 20 m., je m’arrête au qçar d’Asrir. Depuis 9 heures du matin, on se croyait sans cesse au point d’arriver, trompé qu’on était par de continuels effets de mirage. C’était la première fois que j’apercevais ce phénomène au Maroc : il se représenta le lendemain durant presque tout le trajet du Ferkla au Ṛeris. Depuis je ne le vis plus.

Je marchais aujourd’hui avec une nombreuse caravane, au milieu de laquelle me protégeaient trois zeṭaṭs ; elle se composait de 100 à 150 personnes, moitié Aït Atta, moitié Aït Melṛad. Il y avait dans le nombre 60 à 70 fusils, sans un cavalier. Tout ce monde venait du Souq et Tenîn du Todṛa et se rendait au Ferkla. Les bêtes de somme, ânes et mulets, étaient 120 ou 150 ; les mulets sont très communs dans le pays. Je n’ai point aperçu d’autres voyageurs que nous sur la route. L’Ouad Todṛa, que j’ai traversé ce matin au sortir de l’oasis, y avait 60 mètres de large ; il était à sec ; le lit en était formé de gros galets et sans berges. Il reste tel jusqu’au Ferkla, toujours desséché et au niveau du sol : point de trace de végétation ni dans son lit ni sur ses rives ; rien qui de loin en dessine le cours à la surface blanche de la plaine. Le Ferkla est en tout semblable au Todṛa : c’est une bande de palmiers large de 1000 à 2000 mètres ; au milieu se déroule l’Ouad Todṛa, dont le lit s’emplit de nouveau d’une eau abondante et limpide. Il coule à fleur de terre ; l’oasis entière est au niveau de la plaine. Le Ferkla est moins grand que le Todṛa : sa longueur est moindre ; ses localités et ses habitants sont en nombre plus faible. Il appartient en partie aux Aït Melṛad, en partie à des Chellaḥa isolés : leurs qçars sont mélangés ; chacun de ceux-ci est indépendant, aussi bien ceux des Chellaḥa que ceux des Berâber. Par une exception unique, les Chellaḥa du Todṛa, du Ferkla et une partie de ceux du Ṛeris gardent une liberté absolue auprès de leurs puissants voisins : ils n’ont pas sur eux la moindre debiḥa. A quoi faut-il l’attribuer ? Sans doute à leur cohésion lorsqu’il s’agit de défendre la liberté commune, et à leur caractère belliqueux. A ce propos, il faut remarquer qu’il ne se trouve pas un seul Ḥarṭâni parmi eux. J’ai cessé de voir des Ḥaraṭîn dès que j’ai quitté l’Ouad Dâdes : dorénavant je n’en rencontrerai plus. Au Ferkla comme au Todṛa, je trouve les élégantes constructions du Dra. Les productions du sol sont les mêmes ici qu’au Todṛa, avec cette différence qu’en arbres il n’y a guère que des dattiers ; les autres essences sont rares : on voit quelques troncs de figuiers, de grenadiers, de pêchers, d’oliviers, et de la vigne, mais en petite quantité ; au contraire, les palmiers sont nombreux et beaux : ils sont plantés serrés et forment une forêt touffue. A leur ombre, entre leurs pieds, se pressent des cultures arrosées de canaux.

30 avril.

Aujourd’hui je vais au Ṛeris, autre oasis analogue à celle-ci. Départ à 8 heures du matin. J’ai mon escorte obligatoire de trois Berâber ; je marche avec une caravane d’une vingtaine de personnes dont la moitié est armée. Le massif de collines que j’ai eu à main gauche durant la marche d’hier expire entre le Ferkla et le Ṛeris : on en distingue les dernières côtes à l’ouest du chemin. Vers le nord s’aperçoit, à grande distance, une haute chaîne brune, aux nombreuses découpures, entre lesquelles brillent des croupes plus éloignées couvertes de neige : le Grand Atlas. L’étage inférieur de la plaine apparaît ici dans toute son étendue : il s’étale entre le Petit Atlas et le talus de roche rose au pied duquel est le Ṛeris ; plus un mouvement n’en plisse l’immensité plate qu’on voit s’allonger vers l’est à l’infini, toujours la même, aussi loin que la vue peut porter. C’est une surface nue et blanche se déroulant jusqu’à l’horizon. Là coulent les ouads Todṛa et Ṛeris ; là est leur confluent : dans l’éblouissante blancheur de la plaine, leurs lits desséchés et sans verdure ne se distinguent pas. Seules, paraissent quelques lointaines oasis, points noirs se reflétant dans les étangs et les longs lacs bleus que fait briller le mirage. Du Ferkla au Ṛeris, le sol est de sable dur semé çà et là de cailloux noirs : comme seule végétation, la mousse des ḥamadas, excepté en quelques points où le sable forme des dunes de 50 centimètres de haut, et où poussent des touffes de drin.

A 1 heure et demie, j’arrive au Ṛeris. Cette oasis est, en forme et en productions, semblable au Todṛa et au Ferkla, au Todṛa surtout, auquel elle est en quelque sorte symétrique. Comme lui, elle est située au point où le cours d’eau qui la féconde sort du talus rocheux et débouche de l’étage supérieur dans le second ; comme lui, elle se trouve partie en deçà du talus, resserrée au fond d’une vallée, partie au delà, en plaine. C’est une bande de palmiers ombrageant des cultures au milieu desquelles coule l’ouad et s’élèvent de nombreux qçars. Les constructions sont faites à la façon de celles du Dra. Peut-être ont-elles moins de moulures sur les murs ; en revanche la plupart des localités possèdent des enceintes élevées et, auprès des portes, des tours d’une grande hauteur, telles que je n’en ai vu nulle part ailleurs. Comme au Ferkla, les palmiers forment une forêt épaisse et ont entre eux peu d’arbres d’essence différente. L’Ouad Ṛeris est de la force de l’Ouad Todṛa : il a 30 mètres de large, dont 12 remplis d’eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur. Le lit est moitié sable, moitié gravier ; il a des berges de sable de 2 mètres de haut. Pendant le trajet d’aujourd’hui, je n’ai rencontré personne. J’ai passé à proximité de deux lieux habités : Zaouïa Sidi El Houari, groupe de quelques maisons entouré de grands jardins d’oliviers et de grenadiers, sans un palmier ; El Mkhater, petit qçar avec dattiers.

En ce moment, le Ṛeris est fort agité. On s’attend à ce que les Aït Atta et les Aït Melṛad en viennent aux mains bientôt dans ces parages : chaque qçar se tient sur ses gardes ; chacun a des veilleurs sur ses tours, pour guetter et donner l’alarme en cas de surprise. Nous avons dit qu’Aït Atta et Aït Melṛad étaient en mauvaise intelligence. Au printemps dernier (1883), ils se sont livré une grande bataille non loin d’ici, auprès de Tilouin, petite oasis isolée à l’est du Ferkla. Les Aït Atta étaient au nombre de 8000 fantassins et 600 chevaux ; les Aït Melṛad comptaient 12000 hommes de pied et 700 cavaliers. Les Aït Atta furent vaincus ; 1600 périrent : la perte des Aït Melṛad fut de 400 hommes[96]. Le combat n’avait duré qu’une matinée. Cette sanglante rencontre fut suivie d’une trêve d’une année : il fut convenu qu’on se mesurerait de nouveau au printemps suivant. On s’attend chaque jour à voir commencer les hostilités. Le principal théâtre de la lutte sera sans doute le Ṛeris. Les Aït Atta enlevèrent, il y a une trentaine d’années, aux Aït Melṛad une partie des qçars qu’ils possédaient dans cette oasis, entre autres Gelmima, l’un des principaux de la contrée. Les Aït Melṛad vont, pense-t-on, essayer de reprendre ce dernier.