1o. — DE QÇABI ECH CHEURFA A OUTAT OULAD EL HADJ.

8 mai.

Départ de Qâçba el Makhzen à 6 heures du matin. La Mlouïa, au pied de la qaçba, a 20 mètres de large, des berges rocheuses et escarpées de 3 ou 4 mètres, une eau jaune et profonde. Point de gué en ce lieu : je traverse le fleuve un peu plus bas. Il a 25 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant assez rapide ; le lit est moitié sable, moitié galets. Après l’avoir franchi, je quitte la tranchée dans laquelle il coule et qui continue à être remplie de cultures ; elle est bordée à gauche par un talus mi-sable, mi-roche ; je le gravis : en atteignant la crête, je me trouve dans une longue plaine bornée au sud par la Mlouïa, au nord par les premières pentes du Moyen Atlas. Elle a 3 à 6 kilomètres de large, suivant les endroits : un coude brusque du fleuve la limite près d’ici, à l’ouest ; à l’est, elle s’étend jusqu’aux deux tiers de la distance entre El Qçâbi et Misour : là, elle se heurte à un massif de hautes collines rocheuses au pied duquel elle finit. C’est une plaine ondulée, coupée de nombreuses ravines ; le sol y est moitié sable, moitié gravier, la plupart du temps sans végétation. Elle est de couleur rouge, comme les massifs nus qui la bordent au nord. Je m’engage dans cette plaine, où je marche jusqu’à 8 heures : je redescends alors et traverse la Mlouïa : elle coule dans son excavation encore remplie de cultures et de qçars ; c’est toujours le district de Qçâbi ech Cheurfa. Le fleuve a la même profondeur, les mêmes eaux chargées de terre qu’au gué précédent ; la largeur en est de 30 mètres. Sitôt parvenu sur sa rive droite, je monte le talus qui borde l’encaissement de ce côté et je me retrouve en plaine.

Près du point où je viens de passer la Mlouïa, s’élève sur ses bords le village d’Aït Blal. Je suis parti de Qçâbi ech Cheurfa avec trois zeṭaṭs, deux Chellaḥa d’Aït Blal et un Arabe des Oulad Khaoua. Les deux Chellaḥa se séparent ici de moi, disant qu’ils vont chercher dans leurs maisons du pain pour la route et me rejoindront plus loin : dans la suite, j’aurai beau m’arrêter plusieurs fois, je ne les verrai pas ; ils m’ont trompé : j’avais eu le tort, sur les instances des Juifs d’El Qçâbi, de les payer d’avance ; n’ayant plus rien à gagner, ils m’ont abandonné. Je continuerai dans le désert sans autre escorte que mon Arabe : c’est un joli jeune homme d’une quinzaine d’années ; il m’accompagnera fidèlement, mais, en cas de mauvaise rencontre, c’eût été une faible protection : son fusil n’était pas en état de servir. Je n’aperçus personne jusqu’à l’arrivée dans son village.

La plaine où je m’engage est immense : c’est un désert blanc, s’étendant au nord jusqu’à la Mlouïa, au sud jusqu’au Grand Atlas, à l’est jusqu’au Rekkam, à l’ouest aussi loin que la vue peut porter. La surface en est ondulée ; le sol en est dur, tantôt sablonneux, tantôt pierreux ; il est couvert presque en entier de geddim. Le Grand Atlas est une longue chaîne brune à crête uniforme, qui fuit vers l’orient et s’abaisse de plus en plus ; à l’est du Djebel El Ạïachi, plus de trace de neige sur ses cimes. Le Rekkam est très éloigné ; le faîte en paraît à peine : c’est d’ici une ligne jaune clair qui borde l’horizon. Je le verrai demain plus distinctement : il se compose d’une série de hauteurs sablonneuses, très basses, bordant à l’est la vallée de la Mlouïa, entre le Grand Atlas et les monts Debdou.

Vers 2 heures, l’horizon, jusqu’alors fermé vers le nord par les massifs s’élevant en face d’El Qçâbi, s’ouvre tout à coup : les montagnes cessent d’arrêter la vue et toute la vallée de la Mlouïa apparaît : c’est une immense plaine blanche, unie et nue, bordée à droite par la ligne claire, à peine visible, du Rekkam, à gauche par le Moyen Atlas, haute chaîne noire couronnée de neige, se dressant à pic, comme une muraille, au-dessus de sa surface. La vallée s’allonge à perte de vue vers le nord, où elle forme l’horizon. La largeur en est extrême ; près d’ici, elle a plus de 30 kilomètres. A sa surface apparaît une ligne verte : Misour, où j’arriverai ce soir ; on dirait le Todṛa ou le Ṛeris : dans cette vaste plaine de la Mlouïa, plaine plus nue et plus déserte qu’aucune portion du Sahara Marocain, les rares groupes d’habitations qui s’élèvent hors de la tranchée du fleuve ont de tout point l’aspect des oasis du sud : même isolement au fond du désert ; même richesse de végétation ; même fraîcheur délicieuse au milieu de la plaine aride : il ne manque que les dattiers.

Vallée de la Mlouïa, Misour, Moyen Atlas et Rekkam.

(Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du chemin d’El Bridja à Misour.)

Croquis de l’auteur.