Je n’ai rencontré personne sur ma route. Je n’ai pas traversé de cours d’eau important depuis l’Ouad Souf ech Cherg. L’eau manque dans la plaine. J’ai passé près de plusieurs sources et vu un grand nombre de ruisseaux dont les lits, de roche blanche ou de galets, la plupart à fleur du sol, contiennent des flaques d’eau. Je suis descendu un instant dans la tranchée de la Mlouïa ; le sol y était moitié sable, moitié gravier ; elle était déserte et remplie de grands tamarix à l’ombre desquels poussait du gazon : à un moment il s’est fait une clairière dans cette forêt ; le fond s’y est garni de cultures au milieu desquelles se dressaient des tentes, de pauvres maisons et des huttes, groupées autour d’une qoubba : c’était le village de Touggour. Aujourd’hui j’ai pu distinguer la forme du Rekkam, quoiqu’il fût encore loin. Ce n’est point une chaîne, mais une rampe douce s’élevant par degrés imperceptibles et conduisant à un plateau qui la couronne : on dirait une série de côtes à peine accentuées, se succédant par étages, séparées par des plateaux s’échelonnant les uns derrière les autres. La crête est fort peu élevée au-dessus du pied, bien qu’elle en paraisse éloignée. L’ensemble est jaune clair, sans arbres, et paraît sablonneux.
10 et 11 mai.
Séjour à Ouṭat Oulad el Ḥadj. Ce nom désigne un vaste îlot de verdure isolé au milieu de la plaine, au confluent de la Mlouïa et de l’Ouad Chegg el Arḍ ; il est en entier sur les bords de cette dernière rivière et en majeure partie sur sa rive droite. Tout ce qui a été dit de l’aspect de Misour lui est applicable : même multitude d’arbres fruitiers, même prospérité, même air riant ; mais El Ouṭat est plus grand : au milieu de ces superbes vergers ne sont pas disséminés moins de 31 qçars ; ils appartiennent aux Oulad el Ḥadj ; il existe dans le nombre plusieurs zaouïas.
Les Oulad el Ḥadj sont une grande tribu indépendante ; ils se disent d’origine arabe : ayant à la fois des qçars et des tentes, ils sont moitié sédentaires, moitié nomades. Ils habitent les deux rives de la Mlouïa et la plaine au milieu de laquelle coule ce fleuve depuis Qçâbi ech Cheurfa jusqu’au qçar d’Oulad Ḥamid, et s’étendent sur le massif du Rekkam et sur une partie des monts Debdou ; les qçars chellaḥa du flanc gauche de la Mlouïa leur sont alliés ou liés par des debiḥas. Une de leurs fractions, celle des Oulad Khaoua, est séparée du reste de la tribu ; depuis longtemps elle en est détachée et compte politiquement avec les Aït Izdeg ; il y a quelques années, elle s’est rangée sous l’autorité du qaïd d’El Qçâbi.
Jusqu’en 1882, les Oulad El Ḥadj en totalité reconnaissaient de nom le sultan. Ils avaient un qaïd, élu parmi eux, et reconnu par lui. Ce qaïd étant allé, il y a 5 ans, à Fâs, y fut accusé par un de ses cousins auprès de Moulei El Ḥasen et mis en prison avec un autre personnage distingué de la tribu. Le dénonciateur revint et prit le titre de qaïd ; il fut agréé par le sultan. Il était de la fraction des Oulad Ạbd el Kerim ; en 1882, il fut tué par des Ṭoual. Depuis lors, la tribu est sans chef et ne reconnaît plus M. El Ḥasen ; chaque fraction se gouverne à sa guise. Sauf trois, celles des Beni Ṛiis, des Ahel Rechida et des Oulad Admer, qui sont soumises au qaïd de Tâza, toutes sont non seulement indépendantes, mais en hostilité ouverte avec le gouvernement : aussi, à l’exception des Beni Ṛiis et des gens de Rechida et d’Admer, aucun individu des Oulad el Ḥadj ne peut circuler en blad el makhzen.
2o. — D’OUTAT OULAD EL HADJ A DEBDOU.
12 mai.
Je me suis arrangé hier avec les zeṭaṭs qui me conduiront d’ici à Debdou : ce sont trois Oulad el Ḥadj, de la subdivision des Hamouziin. Ils seront payés au retour, par Iosef el Ạsri, Juif d’El Ouṭat ; j’ai remis la somme convenue entre ses mains, en présence des trois zeṭaṭs : il la leur donnera en échange d’une lettre de son fils, jeune homme qui fait ses études à Debdou, attestant que je suis arrivé sain et sauf dans cette localité.
Mon escorte vient me prendre aujourd’hui à 4 heures du matin ; au moment du départ, trois Juifs pauvres se joignent à nous. Notre petite caravane traverse l’Ouad Chegg el Arḍ au pied du mellaḥ, puis s’engage au milieu de plantations d’oliviers ; bientôt des champs, partie cultivés, partie en friche, leur succèdent. A 4 heures 25 minutes, je traverse le dernier des canaux qui les arrosent, et me voici de nouveau dans le désert. C’est toujours la plaine unie et nue, au sol de sable dur semé de gravier, sans autre végétation que, de loin en loin, un peu de thym ou de jujubier sauvage : telle elle était à El Bridja, à Misour, telle elle est ici ; il n’y a qu’une différence : elle est moins large. Chemin faisant, j’aperçois à ma gauche un grand îlot de verdure : El Ạrzan ; les arbres que je distingue entourent un groupe de qçars appartenant aux Oulad el Ḥadj. Je traverse pendant quelques minutes des champs qui en dépendent. A 6 heures du matin, j’arrive sur les bords de la Mlouïa ; elle coule au niveau de la plaine : plus de trace de la tranchée où je l’ai vue jusqu’à présent ; elle est séparée du sol de sa vallée par deux berges sablonneuses en pente douce, à 1/5, de 3 mètres de hauteur. Le lit a 120 mètres de large ; l’eau y occupe en général 35 à 40 mètres ; le reste est tantôt nu, tantôt couvert d’herbages et de tamarix. Il se trouve ici un gué où je franchis le fleuve : il a 50 mètres de large, 1m,20 de profondeur, un courant rapide ; les eaux ont la même couleur jaune que je leur ai vue dès Qçâbi ech Cheurfa. Je viens de les traverser pour la dernière fois : je quitte la Mlouïa pour ne plus la revoir. La marche se continue dans la vallée ; elle est toujours unie, déserte, sablonneuse ; sur son sol devenu doux, on ne sent plus de gravier ; elle demeure en grande partie nue : à peine y pousse-t-il quelques touffes d’herbe. J’aperçois des vols de gangas, les premiers que je voie au Maroc. A 8 heures, je passe non loin de Tiissaf, frais rideau vert cachant plusieurs qçars sous ses ombrages. A quelque distance de là, le sol change de nature : d’uni, il devient ondulé ; les pierres se mêlent au sable : c’est le commencement du Rekkam. J’y marche jusqu’au soir : il ne cessera d’être ce qu’il est maintenant : une série d’ondulations légères, côtes et terrasses s’étageant, succédant insensiblement à la plaine. Ces échelons successifs forment une rampe large et basse dont le sommet est un plateau s’étendant au loin. Sol tantôt sable, tantôt roche d’un jaune clair ; des touffes d’ḥalfa y poussent çà et là : c’est la seule végétation qui s’y montre.
Je cheminais ainsi, lorsque se produisit un fait qui faillit mettre fin à mon voyage. De mes trois zeṭaṭs, l’un, nommé Bel Kasem, était un honnête homme ; les deux autres s’étant figuré, à la blancheur de mes habits, à la bonne mine de mon mulet, et, paraît-il, d’après les dires de Juifs d’El Ouṭat, que j’étais chargé d’or, ne s’étaient offerts à m’escorter que dans le but de me piller. Rien ne parut d’abord. A midi et demi, comme je marchais en tête de la caravane, prenant mes notes, je me sentis tout à coup tiré en arrière et jeté à bas de ma monture : puis on me rabattit mon capuchon sur la figure, et mes deux zeṭaṭs se mirent à me fouiller : l’un me tenait, pendant que l’autre me visitait méthodiquement. A cette vue, Bel Kasem d’accourir : il brandit son fusil, menace, veut empêcher le pillage ; mais il est impuissant à arrêter ses compagnons : tout ce qu’il peut est de prendre ma personne sous sa protection : il me rend la liberté et assiste, les larmes aux yeux, au déballage de mes effets. On m’avait pris ce que j’avais sur moi ; on se mit à chercher dans mon bagage : il était léger : on n’y trouva pas grand’chose ; mes deux zeṭaṭs s’emparèrent de ce que j’avais d’argent (une fort petite somme) et des objets qui leur parurent bons à quelque usage ; on me laissa comme sans valeur les seules choses auxquelles je tinsse : mes notes et mes instruments. Puis on me fit remonter sur mon mulet et on continua la route, Bel Kasem mélancolique d’avoir vu violer sous ses yeux son ạnaïa, mes deux voleurs mécontents de n’avoir fait que demi-besogne, étonnés de n’avoir pas trouvé plus d’argent et se reprochant de m’avoir laissé les seules choses qu’ils ne m’avaient pas prises, la vie et mon mulet. Durant le reste de cette journée et durant toute celle du lendemain, ils discutèrent ce sujet, pressant Bel Kasem de m’abandonner, de les laisser me dépêcher d’un coup de fusil, lui faisant des offres, lui promettant sa part. Bel Kasem fut inébranlable et déclara qu’ils n’auraient ma vie qu’avec la sienne ; il leur fit des raisonnements : comment feraient-ils au retour s’ils n’apportaient à El Ạsri la lettre de son fils prouvant mon arrivée à Debdou ? Ma mort connue, ce Juif, envers qui ils s’étaient engagés à me conduire, se vengerait : son seigneur était un des hommes les plus puissants d’une fraction des Oulad el Ḥadj beaucoup plus nombreuse que la leur : elle s’armerait contre eux et les ruinerait. Cette dernière considération, jointe à l’attitude ferme de Bel Kasem et à l’adresse qu’il eut de faire traîner la discussion en longueur, me sauva. En approchant de Beni Ṛiis, on décida qu’il ne me serait pas fait de mal, et qu’on me forcerait, en vue de Debdou, à envoyer un billet au jeune Israélite, annonçant mon arrivée, demandant la lettre pour son père, et déclarant que mon escorte avait été parfaite. Ce fut au dernier moment et en désespoir de cause que ce plan fut accepté : jusque-là la discussion ne cessa pas ; je n’en perdais pas un mot. Étrange situation d’entendre durant un jour et demi agiter sa vie ou sa mort par si peu d’hommes, et de ne rien pouvoir pour sa défense. Il n’y avait point à agir. J’étais sans armes : un revolver était dans mon bagage ; il m’avait été pris : l’eussé-je eu, il ne m’eût point servi : que faire seul dans le désert, au milieu de tribus où tout étranger est un ennemi ? Il n’y avait qu’un parti à prendre : la patience ; elle m’a réussi. Au moment de la bagarre, le rabbin Mardochée s’était bien conduit : il était venu à mon secours ; mais que pouvait-il ? On lui fit sentir la pointe d’un sabre et on l’écarta. Quant à mon domestique et aux Juifs qui s’étaient joints à moi, ils se sauvèrent le plus loin qu’ils purent, et on ne les revit que lorsque nous eûmes recommencé à marcher.