Croquis de l’auteur.

Debdou est le premier point que je rencontre faisant un commerce régulier avec l’Algérie : un va-et-vient continuel existe entre cette petite ville et Tlemsen. Les négociants israélites y cherchent les marchandises qui ailleurs viennent des capitales marocaines ou de la côte ; ils les emmagasinent chez eux, et les écoulent peu à peu sur place et dans les marchés du voisinage. Debdou a quelques relations avec Fâs et Melilla, mais ses seuls rapports importants sont avec l’Algérie ; il en sera de même des centres par lesquels je passerai désormais, Qaçba el Ạïoun et Oudjda.

Debdou et le massif de montagnes qui porte son nom nourrissent de grands troupeaux de chèvres, des vaches et d’excellents mulets dont la race est renommée.

3o. — DE DEBDOU A LALLA MARNIA.

Arrivé à Debdou dépouillé de tout argent, sans un centime, j’eusse été fort embarrassé si je n’avais été près de la frontière. Je n’étais qu’à trois ou quatre journées de Lalla Maṛnia. Je vendis mes mulets : cela me fournit de quoi gagner la frontière française sur des animaux de louage.

18 mai.

Je me mets en route avec une nombreuse caravane de Juifs se rendant au tenîn du Za. On arrivera demain à Dar Ech Chaoui, lieu du marché ; aujourd’hui, on va à Qaçba Moulei Ismạïl, sur l’Ouad Za. Environ trente Israélites, montés la plupart sur des mulets, forment la caravane ; elle est protégée par six zeṭaṭs à pied, Kerarma auxquels on paie un prix convenu au départ, tant par Juif, tant par mulet, tant par âne.

Départ à 9 heures du matin. Je descends la vallée de l’Ouad Debdou ; le sol en est terreux, semé de quelques pierres ; elle reste tout le temps ce qu’elle était au départ, si ce n’est que les cultures y diminuent : elles n’occupent bientôt qu’une partie du fond, dont le reste se couvre de hautes broussailles où surgissent çà et là quelques grands arbres. A 10 heures et demie, je suis à l’extrémité de la vallée et j’entre dans la plaine de Tafrâta : c’est une immense étendue déserte, unie comme une glace, à sol de sable ; souvent pendant plusieurs années cette surface reste nue, stérile, sans végétation ; à cette heure, grâce aux pluies de l’hiver, elle est clairsemée d’herbe tendre : cela lui donne un aspect verdoyant qu’elle a rarement ; en deux points se trouvent des ḍaïas, ou mạders, où le sol est vaseux, coupé de flaques d’eau et couvert de hautes herbes. La plaine s’étend à l’ouest jusqu’à la Mlouïa : de ce côté, on aperçoit dans le lointain les montagnes bleues des Ṛiata et du Rif et la ligne basse du Gelez dominée par la cime du Djebel Beni Bou Iaḥi ; à l’est, elle est bordée par un demi-cercle de montagnes grises moins hautes que le Djebel Debdou, auquel elles se rattachent ; au sud, par le Djebel Debdou s’étendant jusqu’à Rechida ; au nord, par les deux sommets bruns du Mergeshoum et la ligne blanche du Gelob, vers lequel je marche. Je franchis ce dernier à 3 heures et demie ; c’est un bourrelet calcaire de peu de hauteur qui se traverse en quelques minutes. De là je passe dans une plaine ondulée à sol terreux semé de pierres, presque nue ; les mêmes herbes que dans le désert de Tafrâta y poussent, mais rares, ne déguisant nulle part l’aspect jaune de son sol. Elle paraît bornée au sud par le Mergeshoum et le Gelob, au nord et à l’est par l’Ouad Za. J’y marche le reste de la journée. A 5 heures 50, je me trouve à la crête d’un talus : au-dessous, la vallée de l’Ouad Za s’étend à mes pieds, remplie de cultures, de jardins et de douars. Le talus est peu élevé et en pente douce ; il est composé moitié de sable, moitié de roche (galets roulés) : je le descends et j’entre dans la vallée ; au milieu d’elle se dressent, sur une butte isolée, les ruines imposantes d’une vieille forteresse : c’est Qaçba Moulei Ismạïl, détachant ses hautes murailles roses sur le fond vert du sol. Je marche vers elle, cheminant au milieu des champs et des arbres fruitiers, franchissant à chaque pas des canaux d’eau limpide. A 6 heures, j’y parviens : c’est le terme de ma route d’aujourd’hui.

Je n’ai rencontré personne sur mon parcours depuis l’entrée dans le Tafrâta. Les deux seuls cours d’eau de quelque importance que j’aie traversés sont : l’Ouad Debdou (3 mètres de large, 20 centimètres de profondeur, eau claire et courante coulant sur un lit de gravier ; pas de berges) et Ạïn Ḥammou (2 mètres d’eau coulant sur un lit large de 4 mètres, encaissé entre des berges de sable de 15 mètres de haut).

Qaçba Moulei Ismạïl porte aussi le nom de Taourirt : on la désigne d’habitude dans le pays sous cette dernière appellation. Elle s’élève sur un mamelon isolé, dans un coude de l’Ouad Za, dont la vallée s’élargissant forme une petite plaine : la vallée, bordée à gauche par la rampe que j’ai descendue, l’est à droite par un talus escarpé, partie sable, partie roche jaune, de 60 à 80 mètres de haut. Le fond présente l’aspect le plus frais et le plus riant ; il est tapissé de cultures et d’une multitude de bouquets d’arbres, oliviers, grenadiers, figuiers, taches sombres sur cette nappe verte. Au milieu se dressent une foule de tentes dispersées par petits groupes, disparaissant sous la verdure. Les rives de l’Ouad Za, dans cette région, présentent partout même aspect : elles sont d’une richesse extrême ; cette prospérité est due à l’abondance des eaux de la rivière ; jamais elles ne tarissent : c’est une supériorité du pays de Za (on appelle blad Za les bords du cours d’eau) sur Debdou et ses environs, où les belles sources que j’ai vues se dessèchent en partie pendant les étés très chauds.