Les Israélites du Maroc parlent l’arabe. Dans les contrées où le tamaziṛt est en usage, ils le savent aussi ; en certains points le tamaziṛt leur est plus familier que l’arabe, mais nulle part ce dernier idiome ne leur est inconnu. Tous les Juifs lisent et écrivent les caractères hébreux ; ils ne connaissent point la langue, épellent leurs prières sans les comprendre, et écrivent de l’arabe avec les lettres hébraïques. Les rabbins seuls ont appris la grammaire et le sens des mots et, en lisant, entendent plus ou moins. Les rabbins sont nombreux ; sur cinq ou six Juifs, il y en a un. Ils se distinguent par leur coiffure : ils s’enveloppent la tête d’un long mouchoir bleu qui encadre leur figure et dont la pointe retombe sur leurs épaules. Le titre de rabbin équivaut à celui de bachelier ; sur dix rabbins, un à peine peut officier ; le rabbin officiant, ou rabbin sacrificateur, a pour principal service d’égorger suivant le rite les animaux destinés à la nourriture des fidèles ; puis il dit les prières à la synagogue, apprend à lire aux enfants, dresse les actes. On lui donne une légère rétribution et des morceaux déterminés des animaux qu’il tue. Les villes renferment plusieurs synagogues et de nombreux officiants. Il n’est pas de village ayant six ou sept familles israélites qui n’ait sa synagogue et son rabbin. Les Juifs qui n’ont point de sacrificateur sont soumis à diverses privations, telles que celle de ne pouvoir manger de viande. Ceux qui vont isolément trafiquer parmi les Musulmans s’en passent parfois durant six ou huit mois. Les Israélites du Maroc observent avec la dernière rigueur les pratiques extérieures du culte. Mais, comme nous l’avons dit, ils ne se conforment en rien aux devoirs de morale que prescrit leur religion : non seulement ils ne les suivent pas, mais ils les nient. Ils appellent sagesse la ruse, le mensonge, la violation des serments ; justice la vengeance, la haine, la calomnie ; prudence l’avarice et la lâcheté ; la paresse, la gourmandise, l’ivrognerie sont d’heureuses facultés données par Dieu aux mortels pour leur faire supporter les peines de la vie. Les Juifs sont les enfants bien-aimés du Seigneur : qu’ils lui rendent les hommages dus, qu’ils prient, qu’ils jeûnent, qu’ils observent le sabbat et les fêtes, qu’ils mangent seulement la nourriture licite, qu’ils se lavent et se baignent quand il faut, et ils seront toujours chéris de Dieu ; ils peuvent, pour les autres choses, se permettre ce qui leur plaît. Haï soit le reste des hommes ! Il est maudit pour l’éternité. Le jour n’est pas loin où le Messie, tant de fois annoncé, viendra et mettra le monde sous les pieds du peuple d’Israël. Que dis-je ? Le voici peut-être. Rebbi Abnir, grand rabbin de Fâs, a reçu des lettres d’Égypte : le prétendu mahdi, annoncent-elles, n’est point musulman, mais juif ; c’est le Messie ; il chasse les chrétiens comme l’aquilon dissipe la pluie. « Qu’ainsi périssent, ô Seigneur, tous vos ennemis : mais que ceux qui vous aiment brillent comme le soleil lorsque ses rayons éclatent au matin. »
II. — Israélites de blad es sîba.
Tout Juif de blad es sîba appartient corps et biens à son seigneur, son sid. Si sa famille est établie depuis longtemps dans le pays, il lui est échu par héritage, comme une partie de son avoir, suivant les règles du droit musulman ou les coutumes imaziṛen. Si lui-même est venu se fixer au lieu qu’il occupe, il a dû, aussitôt arrivé, se constituer le Juif de quelqu’un : son hommage rendu, il est lié pour toujours, lui et sa postérité, à celui qu’il a choisi. Le sid protège son Juif contre les étrangers comme chacun défend son bien. Il use de lui comme il gère son patrimoine, suivant son propre caractère. Le Musulman est-il sage, économe ? Il ménage son Juif, il ne prend que le revenu de ce capital ; une redevance annuelle, calculée d’après les gains de la saison, est tout ce qu’il lui demande ; il se garde d’exiger trop, il ne veut pas appauvrir son homme ; il lui facilite au contraire le chemin de la fortune : plus le Juif sera riche, plus il rapportera. Il ne le moleste pas dans sa famille, ne lui prend ni sa femme ni sa fille, afin qu’il ne cherche pas à échapper à la servitude par la fuite. Ainsi le bien du sid s’accroît de jour en jour, comme une ferme sagement administrée. Mais que le seigneur soit emporté, prodigue, il mange son Juif comme on gaspille un héritage : il lui demande des sommes excessives ; le Juif dit ne pas les avoir ; le sid prend sa femme en otage, la garde chez lui jusqu’à ce qu’il ait payé. Bientôt c’est un nouvel ordre et une nouvelle violence ; le Juif mène la vie la plus pauvre et la plus misérable, il ne peut gagner un liard qui ne lui soit arraché, on lui enlève ses enfants. Finalement, on le conduit lui-même sur le marché, on le met aux enchères et on le vend, ainsi que cela se fait en certaines localités du Sahara, mais non partout ; ou bien on pille et on détruit sa maison et on le chasse nu avec les siens. On voit des villages dont tout un quartier est désert. Le passant étonné apprend qu’il y avait là un mellaḥ et qu’un jour les sids, d’un commun accord, ont tout pris à leurs Juifs et les ont expulsés. Rien au monde ne protège un Israélite contre son seigneur ; il est à sa merci. Veut-il s’absenter, il lui faut son autorisation. Elle ne lui est pas refusée, parce que les voyages du Juif sont nécessaires à son commerce ; mais sous aucun prétexte il n’emmènera sa femme ni ses enfants ; sa famille doit rester auprès du sid pour répondre de son retour. Veut-il unir sa fille à un étranger qui la conduira dans son pays, force est au fiancé de la racheter du seigneur au prix qu’il plaira à ce dernier de fixer ; la rançon varie suivant la fortune du jeune homme et la beauté de la jeune fille. J’ai vu à Tikirt une jolie Juive qui venait de l’Ouarzazât ; pour l’emmener, son mari avait payé 400 francs, grosse somme en un mellaḥ où l’homme le plus riche possède en tout 1500 francs. Le Juif, tout enchaîné qu’il est, peut s’affranchir et quitter le pays, si son sid l’autorise à se racheter ; le plus souvent celui-ci repousse sa requête ; si parfois il consent, c’est lorsque le Juif, par suite d’opérations commerciales, a la majeure partie de sa fortune hors de son atteinte. Il fixe alors le prix du rachat, soit en bloc pour toute la famille, soit pour chaque membre en particulier : la somme exigée est la plus grande partie de la fortune présumée du Juif. Le marché conclu, la rançon payée, le Juif est libre ; il déménage avec les siens sans être inquiété et va s’établir où bon lui semble. S’il ne veut ou ne peut donner ce qu’on lui demande, si toute proposition est rejetée de parti pris, et s’il a la ferme volonté de s’en aller coûte que coûte, il ne lui reste qu’un moyen, la fuite. Il la prépare d’avance, l’exécute dans le plus grand secret. Une nuit sombre, il sort à pas de loup suivi de sa famille ; tout dort : on ne l’a pas vu. Il arrive à la porte du village. Des bêtes de somme, une escorte de Musulmans étrangers l’attendent. On monte, on part, on fuit à toute vitesse. Courant la nuit, se cachant le jour, évitant les lieux habités, choisissant les chemins détournés et déserts, on gagne d’un pas rapide la limite du blad el makhzen ; là enfin on respire : on n’est en sûreté complète qu’arrivé dans une grande ville. Le Juif qui se sauve est en danger mortel. Son seigneur, dès qu’il apprend son départ, se jette à sa poursuite ; s’il le rejoint, il le tue comme un voleur qui lui emporte son bien. Lorsque la fuite a réussi, le Juif évitera, lui et ses descendants, pendant plusieurs générations, d’approcher même de loin de son ancienne résidence ; il s’en tiendra au moins à trois ou quatre journées, et là même il sera inquiet. J’ai vu des Israélites de plus de cinquante ans, dont le père s’était enfui de Mḥamid el Ṛozlân avant leur naissance, regarder comme périlleux de passer à Tanziḍa et à Mrimima, où ils pouvaient, disaient-ils, rencontrer des Berâber et être pris par eux. En quelque endroit qu’un sid retrouve son Juif ou un rejeton de celui-ci, il met la main sur lui. Il est des exemples d’Israélites dont l’aïeul s’était sauvé et qui, à plus de quatre-vingts ans de distance, ont été ramenés enchaînés au pays de leurs ancêtres par le descendant de leur seigneur. Ce droit permet parfois d’étranges choses. Un jour arrivèrent au Dâdes deux rabbins quêteurs de Jérusalem. Comme ils passaient sur un marché, un Musulman leur saute à la gorge : « Ce sont mes Juifs, s’écrie-t-il. Je les reconnais. Il y a quarante ans, tout jeunes encore, ils s’enfuirent avec leur père. Enfin Dieu me les rend ! Qu’il soit loué ! » Les pauvres rabbins de se récrier : depuis dix générations leurs familles habitaient Jérusalem. Jamais eux-mêmes n’avaient quitté la ville sainte avant cette année, et plût au ciel qu’ils n’en fussent jamais sortis ! « Que Dieu maudisse votre voleur de père ! Je jure que je vous reconnais et que vous êtes mes Juifs. » Et il les emmène chez lui. Il ne leur rendit la liberté qu’au prix de 800 francs, que paya pour eux la communauté de Tiilit.
Dans les tribus dont l’organisation est démocratique, chez les Berâber par exemple, chaque Israélite a un seigneur différent. Dans celles qui sont gouvernées par un chef absolu, comme le Mezgîṭa, le Tazeroualt, les Juifs appartiennent tous au chikh et n’ont pas d’autre sid que lui. Aux lieux où le chikh existe, mais avec une autorité limitée, à Tazenakht, chez les Zenâga, le Juif lui doit un tribut annuel, ne peut déménager sans se racheter de lui, mais n’en appartient pas moins à un seigneur particulier qui a sur lui les droits ordinaires.
La contrée où j’ai vu les Israélites les plus maltraités et les plus misérables est la vallée de l’Ouad el Ạbid, d’Ouaouizert à Tabia. J’y ai trouvé des Juives enfermées depuis trois mois chez leur seigneur parce que le mari ne pouvait payer certaine somme. Là les coutumes fixent à 30 francs l’amende du Musulman qui a tué un Juif. Il les doit au sid du mort, et n’a d’autre peine ni d’autre dommage. Dans cette région, les Israélites ne font point de commerce : dès qu’ils possèdent quelque chose, on le leur arrache ; ils ne peuvent être orfèvres : l’argent manque ; tous sont cordonniers. Traités comme des brutes, le malheur en a fait des êtres sauvages et féroces ; ils se battent, se blessent, se tuent journellement ; à Aït ou Akeddir, j’ai vu un matin entrer à la synagogue un homme qui venait d’égorger son neveu dans une querelle et s’en vantait ; personne ne lui fit de reproche, la chose était commune. Moi-même, j’ai, deux fois en quinze jours, failli être assassiné dans cette contrée, par des Juifs d’Ouaouizert entre ce village et Qaçba Beni Mellal, par des Juifs d’Aït ou Akeddir dans leur mellaḥ même. La première fois, j’étais parti avec un zeṭaṭ musulman et une caravane d’Israélites d’Ouaouizert. Bientôt je vis mon Musulman donner des signes d’inquiétude ; il me prit à part et me rapporta que les Juifs tenaient entre eux des propos inquiétants et semblaient comploter ; ils s’obstinaient, malgré lui, à vouloir prendre un chemin désert qui ne pouvait nous conduire qu’à une embuscade. Tout à coup se profila, au sommet d’une croupe, la silhouette de plusieurs cavaliers. « Ce sont des Aït Seri ennemis de ma tribu ! Les Juifs nous ont trahis. » Je tourne bride. Les Israélites veulent me retenir. Mais ils n’osent employer la force en présence de mon Musulman. Je reprends à toute vitesse, avec lui, la direction de Qaçba Beni Mellal. A peine étais-je dans la bourgade, que j’appris, par des parents de mon zeṭaṭ, que les Juifs de la caravane avaient fait pacte la veille avec des Aït Seri : ceux-ci devaient attaquer et tuer le zeṭaṭ, pendant qu’eux-mêmes m’égorgeraient et me pilleraient. Je ne partis que plus tard de Qaçba Beni Mellal, avec une escorte de Musulmans, et sans Juifs du pays. La seconde fois, on s’ameuta contre moi à Aït ou Akeddir, et la majorité du mellaḥ demanda à grands cris ma tête. Une scène tumultueuse eut lieu à la synagogue, on jura que je ne sortirais pas vivant du lieu. Le sang-froid et la fermeté de mon hôte me sauvèrent. Il se montra prêt à me défendre les armes à la main et empêcha les violences immédiates. Il y eut encore des scènes orageuses dans la journée : on me croyait chargé d’or et il semblait que ma mort dût enrichir le mellaḥ entier ; cette idée affolait tous ces misérables. Mon hôte me fit évader le lendemain avant le jour avec un Musulman de confiance. Ce ne fut qu’en ces deux points, à Bou el Djạd et à Tatta, que les Israélites me firent courir de graves dangers. A Bou el Djạd et à Tatta, ils me devinèrent, me trahirent et excitèrent contre moi les Musulmans, par flatterie pour ces derniers, sans me menacer eux-mêmes. Sur l’Ouad el Ạbid, ils n’avaient pas soupçonné ma religion ; j’étais un frère étranger et riche qu’ils voulaient faire disparaître pour prendre son bien. Il n’y a aucune peine ni pour le meurtre ni pour le vol. Une nuit que j’étais à Ouaouizert, couché à la synagogue[125] avec dix ou douze autres personnes, un voleur m’éveilla en fouillant dans mon bagage, je parvins à le saisir, on apporta de la lumière ; je demandai ce qu’on allait faire du prisonnier : « Le lâcher ; » puis on alluma les lampes et l’on chanta des prières pour se tenir éveillé. Dans ces pays, les Juifs d’un village ont-ils une querelle avec ceux d’un autre, on s’arme des deux côtés, on prend rendez-vous et on se livre bataille.
III. — Répartition des Juifs au Maroc.
Les Juifs sont répartis d’une manière inégale dans les diverses parties du Maroc. Ils semblent être cantonnés surtout, d’une part dans les ports et les grandes villes du blad el makhzen, de l’autre dans le massif du Grand Atlas et sur les cours d’eau qui descendent du versant méridional de cette chaîne.
Il y a très peu d’Israélites dans le Rif ; ils y étaient nombreux autrefois ; de mauvais traitements les ont chassés dans ce siècle, les uns vers Fâs, les autres vers Tlemsen et Debdou. Les deux principaux mellaḥs du Rif sont à cette heure ceux de Tafersit et de Chechaouen.
De Tanger à Agadir Iṛir, point de port sur l’Océan où les Juifs ne forment une partie importante de la population.
Sur les divers cours d’eau qui se jettent dans l’Atlantique au nord du Sebou, un seul mellaḥ, celui d’El Qçar.